Se comparer aux autres est le meilleur moyen de finir en dépression. J’essaie de m’en abstenir autant que possible. Mais quand on est de retour au pays, tel l’enfant prodigue, avec rien à montrer pour justifier ses deux années loin de la France et pas de perspectives de job, c’est difficile de s’en empêcher, ne serait-ce que parce que c’est le sujet de la plupart des premières discussions avec les gens qu’on n’a pas vus depuis deux ans : et toi, tu en es où dans ta vie ? Mes amis ont des actualités personnelles et professionnelles très ordinaires. Des voyages en Corse, des déplacements professionnels, des rentrées à préparer pour les enfants… mais vu que, par contraste, mon actualité à moi c’est « je zone chez mes parents en attendant de trouver un job et franchement pour le moment ça prend pas, et par ailleurs j’ai trop chaud (comme tout le monde) et je suis complètement déprimé de ne plus être en Californie alors je suis complètement défait et démobilisé », ça casse un peu l’ambiance et ça sent la lose. J’ai fait le deuil depuis longtemps de l’idée que j’aurais dû « construire » quelque chose à mon grand âge. Une famille, une relation solide, une carrière. N’importe quoi de tangible pour se sentir « à égalité » quand on parle aux autres et qu’inévitablement on se compare : même si on n’a pas construit la même chose, même si on n’a pas priorisé les mêmes critères, au moins on a son « truc », qu’on a construit et qui nous donne une identité, une contenance. À ce stade de ma vie je n’ai rien construit. Ou plutôt, j’ai construit, n’ai pas su me contenter de ce que j’avais, alors j’ai détruit en pensant faire mieux, et trois ans plus tard je me retrouve le bec dans l’eau. Et reconstruire me semble impossible, insurmontable (ça à la rigueur, je sais que ça passera) et surtout impropre à donner un résultat qui me satisfera (ça, en revanche, je sais que ça ne passera pas). Il est tout simplement trop tard. C’est ça, ma vie, maintenant. Un truc médiocre, à la remorque de tout le monde, qui ne sera jamais ce que je voulais, peu importe l’effort que j’y mets désormais. Je sais ce que tout le monde me dit, « si tu es défaitiste comme ça alors tu vas pas empêcher cette vie d’arriver », mais pour l’instant je n’arrive tout simplement pas à penser autrement. Je ne vois aucune issue à ma situation actuelle. Alors je l’appelle l’été, tant que cette illusion tient.