Quinze ans d’agence

Premier vrai stage en 2006 (avant, c’était les jobs d’été) et dernier pot de départ en 2021. Je n’ai quitté le monde des agences parisiennes qu’il y a quelques semaines, après presque quinze années passées, de stages en premiers jobs puis en jobs « confirmés », dans ce petit microcosme qui concentre tant de clichés et de blagues sur la start-up nation, la novlangue, le bullshit. Consultant, c’est un métier parfois drôle, souvent ingrat, toujours un peu étrange pour les mecs un peu blasés comme moi. C’est un métier où l’enthousiasme règne, face à tous les clients et tous les types de problématiques. Rien de verbalisé, mais un climat général qui te somme de trouver génial de te casser le cul pendant trois heures à fignoler un post LinkedIn mange-boules qui va être liké par les quinze fayots corporate qui likent tout ce que publie ton client. Parfois il faut poser le cerveau dans un coin et continuer sans lui. Et ne pas se laisser envahir par l’épuisement quand on en est à la troisième version du brouillon d’un tweet dont personne ne va rien avoir à secouer. Oui il faut faire le boulot correctement, il faut que ce soit « propre ». Pas de souci avec ça, on a tous une éthique de travail, surtout dans ce milieu-là, essentiellement composé de gentils bac+5 pleins de bonne volonté en début de carrière, prêts à se faire essorer pour une première paie à 1400 euros net parce que le résultat de leur travail va être vu à la télé ou sur les affiches du métro de Paris (spoiler : ça arrive environ une fois sur cinquante) : la perspective de progresser et d’être mieux payé une fois qu’on aura fait ses preuves est un puissant moteur. Par contre, il arrive un moment où on ne veut pas y laisser sa santé mentale et où il faut mettre les choses à leur juste place : on ne joue pas sa vie, ni la réussite d’un événement, sur le pauvre post Facebook non sponsorisé qui l’annonce. Il faut se calmer deux secondes. Oui, on fait un boulot propre, mais non, on ne se rend pas malade.

 

Alors le côté « serviciel » que développent les agences depuis que j’y bosse (pas de bol, j’ai commencé à travailler en pleine crise de 2008-2009, c’est-à-dire au pire moment pour être un « junior » dans ce milieu), pour subtilement donner à leurs clients plus que ce qu’ils ont (parfois difficilement) consenti à payer, ça a été un aspect pénible, oui. Courir après des budgets qui étaient le dixième de ce que les annonceurs lâchaient quelques années auparavant, jouer en permanence le commercial pour aller détecter les opportunités de gratter un budget additionnel à deux mille balles parce que le client a une soirée à organiser dans deux mois ou une annonce suffisamment stratégique à faire pour que ça mérite une petite campagne hors du budget annuel, c’était relou. Être en permanence sous-staffés parce qu’on n’embauche des gens que pour remplacer les seniors partis à la concurrence pour deux cent balles de plus par mois ou les juniors cramés en burn-out au bout de dix-huit mois, au motif qu’il faut préserver les marges de l’agence alors qu’on rentre des budgets riquiquis, c’est évidemment une des raisons pour lesquelles ce milieu périclite, à mesure que les annonceurs intègrent en leur sein des fonctions (social media, relations presse, webdesign) qu’ils déléguaient auparavant à des agences pour trois fois plus cher. Quand un annonceur fait appel à une agence, en 2021, c’est bien souvent pour un besoin ponctuel, pour lequel il ne souhaite pas internaliser les compétences nécessaires en recrutant dans son équipe (une campagne TV, une expertise particulière) et rarement pour outsourcer, à l’année et de manière permanente, des trucs aussi courants que le community management ou le webmastering. Bosser cinquante-cinq heures payées trente-cinq, au forfait jour hein parce que dans ce milieu on est tous cadres, on y a laissé notre teint frais et une partie de notre vie sociale, mais on l’a fait. Les heures supp’ ça n’existe pas en agence. On joue le jeu. C’est ça être cadre, se dit-on. Il y a des avantages. Il y aura de la reconnaissance. Par contre la paie, elle, n’a jamais suivi.

 

Les agences n’ont pas encore trouvé la parade pour se rendre confortablement autonomes à l’année, en termes de fonctionnement, et continuent donc en 2021 de presser comme des citrons des jeunes gens enthousiastes, plus ou moins fraîchement sortis de leur bac+5, sans leur apporter de reconnaissance financière, jusqu’à ce qu’ils soient lessivés ou lassés de n’avoir pour avantages qu’une PS5 dans la salle du déjeuner, des corbeilles de fruits dans les couloirs et un open space faussement cosy dans le centre de Paris. Le tout en étant dépendantes soit du gros client qui lâche deux-cent mille euros par an dans la boîte pour avoir une équipe corvéable à merci à son service, soit de la multitude de clients qui n’ont que des petites missions à moins de vingt mille euros à leur confier, et qu’il faut à la fois satisfaire et renouveler en permanence pour pouvoir continuer à payer leurs équipes.

 

On a beau avoir un caractère routinier, cela tourne tellement en rond que c’est forcément épuisant, et que cela fait perdre contact avec le fameux « sens » du travail, le « pourquoi je me casse le cul à me lever chaque matin alors que dormir et ne rien foutre, c’est vachement plus agréable ». Car dans le lot des dizaines de missions à plus ou moins petits budgets qu’on se farcit tous, en agence, il y aura fatalement, à un moment ou à un (ou plusieurs) autre(s), une marque qu’on trouve problématique, ou un truc vraiment débile que n’importe quel gratte-papier aurait pu faire, ou une campagne dont on trouve le message hypocrite, ou encore un interlocuteur qui nous prend immédiatement en grippe du côté du client et décide de faire de la collaboration un enfer pendant trois mois, ou plus. Si vous n’êtes pas capables de motiver les gens avec des missions stimulantes et la roulette russe du dossier qui va être pénible une fois sur deux selon sur quoi on tombe, motivez-les au moins avec la paie. Le salaire, c’est aussi un outil de management. C’est tabou pour beaucoup de gens, en agence comme ailleurs, parce que c’est de l’argent et que c’est statutaire (qui en a plus, qui en a moins… la transparence des salaires au sein d’une équipe, ça génère vite des tensions), et bien évidemment parce qu’on fait beaucoup de ronds de jambe intellectuels pour refuser les augmentations des salariés et sauvegarder la progression de la marge de profit de la boîte en fin d’année, mais c’est comme ça : on fait semblant de ne pas le voir, mais au bout de deux ou trois ans, fatigué d’avoir enchaîné sa cinquantaine de missions plus ou moins longues et plus ou moins intéressantes, on va partir chez l’agence voisine ou chez l’annonceur pour deux cent balles de plus par mois. Ou bien on resterait si on nous les proposait. Mais non, on ne nous les propose jamais, on nous demande d’être « plus » plein de choses afin de les « mériter ». Parce que bien évidemment, on ne les mérite pas. Alors il faut être « plus » que ce qu’on est déjà. Plus enthousiaste, plus commercial, plus entreprenant avec les clients, plus à la recherche du budget additionnel à gratter chez le client qui t’aime bien, plus mordant, plus « force de conseil », plus novateur, plus fort, plus puissant, plus grand, plus multitâche, plus manager, plus imposant, plus amical, plus investi, plus ce que tu veux.

 

C’est évidemment une impasse et une arnaque intellectuelle, qui consiste à te refuser une augmentation sur des critères qui ne figurent ni dans ta fiche de poste ni dans celle du poste au-dessus du tien, et à t’évaluer sur des points dont on ne t’avait jamais prévenu qu’ils entreraient en ligne de compte dans ton entretien annuel. « Ah au fait, on t’avait pas prévenu : tu ne seras augmenté que si tu as fait progresser la marge brute de ton portefeuille client de 30% cette année, et toi tu n’as augmenté le tien que de 15%, c’est bête… oui oui, tu grattes et essores tes clients existants au max en leur grattant des suppléments sur leurs budgets à douze mille balles, mais que veux-tu, ce sont les critères. Bon bah du coup on t’augmente pas, hein. Par contre si tu t’arraches deux fois plus encore l’année prochaine, on y songera. Peut-être. Ou alors on trouvera d’autres critères d’ici là pour ne pas le faire, hihi. Allez à l’année prochaine ! ».

 

Bon, moi au bout de deux ans à ce régime j’étais déjà blasé, hein, mais j’aime bien mon métier, j’aime bien mes collègues, j’aime bien être consultant, être expert dans mon domaine précis, bien faire le travail que je sais faire, et qu’on me foute la paix avec le reste. Et à mesure que je deviens meilleur, plus « senior » ou de moins en moins « remplaçable » à mon poste parce que je connais mes sujets par cœur et que je fais fonctionner mes plateformes comme sur des roulettes, bah je vaux un peu plus cher que quand je débarquais, oui. C’est normal. Et on nous inculque l’idée que ça ne l’est pas, qu’on devrait être embarrassé d’estimer mériter des augmentations, de la considération.

 

« Non mais toi tu vis en couple, t’as pas besoin d’être augmentée, ton mec gagne bien sa vie, vous avez pas besoin de plus pour, par exemple, pouvoir payer un plus gros loyer ou un appart plus grand. Vous êtes bien. » Ça, c’est ce qu’une de mes collègues s’est mangé comme réflexion, un jour où on lui a refusé une augmentation en agence. Mais à quel moment ta situation conjugale entre en ligne de compte pour te refuser une augmentation de salaire au bout de trois ans sans que ça bouge, putain ? Le critère c’est le taf. Il est bien fait, tu veux que la personne reste motivée ? Bah tu l’augmentes. Pas tous les six mois, ok, on comprend, il y a des contraintes, des paliers à passer, tout ça. Mais laisser les gens sans perspective d’évolution salariale dans un milieu où ils commencent à 1500 voire 1400 net, c’est du mépris. Même en habillant ça avec des appellations qui servent à rassurer tout le monde, des deux côtés du bureau (junior, confirmé, senior, strategist, directeur conseil), cette échelle symbolique à grimper ne sert qu’à rendre tolérable les paies excessivement basses qu’on subit à chacun de ces échelons. Pour ma part, à chaque fois que j’ai été augmenté (et quasiment toujours en changeant de boîte), je me suis retrouvé avec le salaire… que j’aurais trouvé normal d’avoir deux ans avant. Voire plus.

 

Il y a deux vérités, pas absolues mais très fréquentes, qu’on tait dans le milieu des agences parisiennes.

 

La première, c’est qu’un consultant sera presque toujours « coincé » au grade auquel il est arrivé dans l’entreprise. Si tu es entré alternant, tu te boufferas des tâches d’alternant et de junior pendant des années avant qu’on te considère comme un consultant autonome, avec un cerveau, capable de prendre en charge un dossier seul sur la partie conseil. Oui, même quand on t’aura donné un statut et une paie de consultant confirmé ou senior : on continuera à te donner à faire des trucs que tu as toujours faits, « historiquement ». Et c’est ça, en grande partie, qui explique le turn-over en agence. Tu entres dans un organigramme où tu prends une place précise, celle du junior, ou du confirmé, ou du senior, ou du directeur de clientèle. Si la personne « au-dessus » de toi s’en va (lessivée ou débauchée par un concurrent ou un client) et que ça colle bien en termes de timing avec l’évolution de salaire qu’on veut bien consentir à te donner selon ton ancienneté, alors tu auras le poste laissé vacant, et l’augmentation qui va avec. Note que ce n’est alors pas tant une augmentation qu’un changement de poste. La case que tu occupes désormais donnait le même salaire à son occupant précédent. Peut-être même qu’il ou elle touchait légèrement plus, et que tes managers ont préféré aligné le salaire à la baisse, en faisant plutôt un pas vers ton ancien salaire. Mais ce n’est qu’une case : si vous êtes une équipe de huit personnes dans ton service, la plupart du temps vous resterez huit personnes. Un neuvième poste ne va pas être créé juste pour le plaisir de te faire passer senior ou directeur de quelque chose. Ou alors, si, un neuvième poste, pendant quelques mois. Puis la personne suivante qui démissionnera ne sera pas remplacée, et vous serez à nouveau huit. C’est votre taille critique, vous resterez ainsi, bon an mal an.

 

Évidemment, il y a des exceptions. Tu peux arriver dans une boîte à un moment de son histoire où elle grandit, où elle conquiert plein de nouveaux clients et embauche plein de gens pour s’en occuper. Mais si tu tombes sur une agence qui « roule » avec une équipe qui fait ton métier (publicité, relations presse, social media…) qui a atteint sa « taille critique » (ils sont six, ou huit, ou douze, et n’auront jamais besoin d’être plus… ça tu t’en rends compte au bout d’un an ou deux), alors tu ne bougeras que quand ça coïncidera avec le départ de quelqu’un de plus senior que toi qu’il faudra remplacer de toute urgence. Bref, quand ça les arrangera. Et si tu râles, on te fera culpabiliser et porter la responsabilité de développer le portefeuille clients de l’agence. Alors que c’est pas ton métier et que, dans toute agence de taille raisonnable, il y a un putain de département dédié au développement commercial dont c’est le métier, en fait, de faire grossir la boîte. Mais non, c’est bien à toi qu’on fera porter la responsabilité du non-développement de la boîte quand il s’agira de justifier de ne pas te donner d’augmentation.

 

La deuxième vérité, c’est que les agences ont intégré l’idée que le turn-over de 2-3 ans en moyenne par salarié était « normal ». Ce qui découle directement de la vérité précédente : si on ne « fait évoluer » les gens qu’au gré des places qui se libèrent dans l’organigramme, alors il faut bien que lesdites places se libèrent. Dans le fond, ça les arrange que les gens se cassent. Comme pour les fournisseurs d’accès internet qui font des offres de dingue aux nouveaux clients et négligent leurs vieux clients tout pourris qui vont mettre huit ans à cumuler assez de points fidélité pour espérer gratter un iPhone 11 à quatre cent euros au lieu de neuf cent, les agences vont préférer faire un pont d’or et débaucher à prix fort un consultant recruté en externe, plutôt que récompenser la fidélité d’un consultant qui est là depuis trois ans et qui en a marre de plafonner à son salaire d’entrée. On laisse ainsi partir des consultants brillants au lieu de leur concéder une augmentation de cent balles nets, qui rattrape parfois à peine l’inflation. On préfère embaucher à sa place quelqu’un de plus jeune, qui ne réclamera que sa paie d’il y a deux ou trois ans, ou quelqu’un de plus vieux, qu’on paiera un peu plus mais en lui en demandant aussi deux fois plus. Les salaires sont donc moins, pour les agences, un outil de management et de rétention des équipes, qu’une variable d’ajustement permettant de maintenir les finances de la boîte à flot, selon qu’on a rentré 45 ou 50 clients dans l’année, et que le budget permet (ou non) de garder des consultants (qui avec le temps se sentent de plus en plus interchangeables et anonymisés) tout en préservant la marge de profit de l’agence (« Encore +15% cette année ! Champagne ! On va pouvoir investir dans des fausses cabines téléphoniques qu’on mettra dans les couloirs pour que les gens bossent debout devant leur mac pendant les visios sans déranger tout l’open space ! »), et bien sûr les hausses de salaires… des top managers.

 

Dans ces conditions, difficile de motiver les gens à rester et à espérer faire carrière, à moins d’avoir suffisamment d’ambition et de bagout pour se frayer une place au sommet, c’est-à-dire devenir un top manager, un directeur associé ou un directeur général, qui gère le turn-over du menu fretin interchangeable en gagnant deux ou trois fois leur salaire. Ça n’a jamais été mon ambition, personnellement. J’aurais voulu être un consultant, reconnu à la juste valeur de mon expertise. Je ne l’ai jamais été qu’à la hauteur de ma valeur précédente. En quinze ans je n’ai jamais été satisfait de mon salaire au présent. Une sorte de contretemps permanent.

 

Heureusement, le milieu est formateur, et tout ça incite à la solidarité entre collègues. Mais il est toxique, aussi. Se voile la face sur son inanité, son besoin de se réinventer tout le temps autour de nouveaux concepts vaseux pour rester dans l’air du temps, ses dérives autoritaires, son modèle précaire. Au passage, il se voile aussi la face sur la place qu’il ne fait pas aux gens bien, et celle qu’il laisse aux pourris. Pas étonnant qu’une initiative comme Balance ton agency ait vu le jour et leur mette le nez dans leur caca. Là où on déconsidère les gens, il y a vite de la place pour le sexisme, l’homophobie et le harcèlement moral, notamment (mais hélas pas seulement) de la part des rares « élus » qui sont (trop) bien payés, au sommet de ces pyramides hiérarchiques dont seules les bases sont soumises à un turn-over quasi-permanent.

 

Je doute de voir ce milieu des agences s’amender et se réformer de mon « vivant », du moins dans les années de « carrière » qu’il me reste. Mais je vous jure, les gars : vous pouvez tourner autour du pot aussi longtemps que vous voulez, et trouver tous les pas de danse que vous pouvez imaginer pour ne pas le faire, il n’y a que par le salaire et par la base, pas par le sommet, que vous réformerez et redonnerez un peu de lustre, de standing et de noblesse à ce métier de prestataire. Payez mieux les gens. Augmentez-les. Intégrez des augmentations régulières à leur plan de parcours dans l’entreprise. Des augmentations « garanties », qui font partie du parcours normal du salarié et pas de l’exception. Indépendamment du contexte, des clients gagnés ou perdus ou de votre marge. N’importe quel consultant bossera mieux en sachant que ses efforts vont être récompensés qu’en se disant qu’il a 80% de chances que ce ne soit « pas le bon moment » pour espérer avoir les moyens de payer un loyer de plus de 500€ dans Paris à la fin de l’année. Vous savez dans quoi on vit, à Paris, pour un loyer de 500€ ? On voit que ce sont des questions que vous ne vous posez plus, que vous ne vous êtes peut-être jamais posé. Et même si ces augmentations prévues tombent mal une fois qu’on a perdu un gros appel d’offres, ça restera plus rentable à long terme que d’enchaîner les licenciements, les ruptures conventionnelles et les soldes de tout compte comme vous le faites au nom de votre sacro-sainte agilité. Mieux vaut des gens motivés pour remonter la pente après une mauvaise marge annuelle pour la boîte, que des gens lessivés qui se cassent parce que la marge annuelle a servi à changer le baby-foot et distribuer des goodies à la soirée agence alors qu’ils se sont encore une fois collé leur augmentation derrière l’oreille.

 

J’ai conscience que ça fait beaucoup de texte pour, en résumé, se plaindre de sa paie. Et bien sûr, il y a eu de bons moments, des projets dont on est un peu fier, des rencontres amicales… et de mauvais moments qui n’avaient rien à voir avec le salaire. Des moments de déprime, de morale en baisse, des projets qui se passaient mal, de symptômes de pré-burn out, des choses humaines auxquelles on ne peut pas grand-chose. Mais ne pas se sentir considéré à sa juste valeur, pendant des années, ça laisse des traces. Et l’argent, ce n’est pas que de l’argent. C’est l’appartement où on a les moyens d’habiter. Les vacances qu’on a les moyens de prendre. Les choses de la vie qui font plaisir ou auxquelles on s’oblige à renoncer. L’image que l’on a de soi parce qu’on a un employeur qui se moque de nous. Ces années, où j’ai bien fait mon travail et où j’ai serré les dents quand on me disait que j’étais trop ci ou pas assez ça pour justifier des refus injustifiables, parce que mes managers n’avaient pas les couilles de me dire que bah non, ton augmentation c’est pas notre priorité et on n’a pas bougé le petit doigt pour la défendre auprès de la direction, ici tu ne gagneras cent balles de plus que quand tu auras changé de poste et que ça nous arrangera que tu changes de poste, ces années-là, à habiter dans seize mètres carrés quand j’étais célibataire et à ne pas vivre à la hauteur de mes compétences et de mon expertise, on ne me les rendra jamais. Devenir bon dans mon métier n’aurait pas dû se faire au prix de vivre moins bien. Je le sais, vous le savez, et pourtant tout le monde semble s’en contenter. Du côté du menu fretin comme moi, parce qu’on n’a pas le choix, que c’est comme ça, que c’est le modèle et qu’un certain fatalisme s’empare vite de nous. Du côté des directions d’agence, parce que ça les arrange et que c’est trop dur d’imaginer un modèle économique plus juste, où on n’essore pas les gens parce qu’on se sent à la merci des queues de budget du CAC 40.

Une réflexion au sujet de « Quinze ans d’agence »

  1. Zi Éjeunecie – MatooBlog

    octobre 28, 2021 at 9:18

    […] vient de quitter le monde des agences de com et Paris par la même occasion, et il donne un coup de rétro et son opinion sur les 15 ans écoulés. Eh bien, ça ressemble bien à ce qu’on en disait déjà depuis que […]

Les commentaires sont fermés.