Nipplegate

 

 

Un nouveau documentaire, Malfunction: The Dressing Down of Janet Jackson sera diffusé ce mois-ci aux États-Unis, et commence déjà à pas mal faire parler, puisque c’est la même société de production que celle à qui l’on doit Framing Britney Spears, il y a quelques mois, avec le New York Times et la chaîne FX, qui est derrière ce film. C’est probablement l’un des « scandales » les plus connus par les gens de ma génération dans la pop culture. L’incident médiatique qui a créé l’expression wardrobe malfunction, désormais utilisée dès qu’une fringue de célébrité laisse entrevoir par accident un sein ou un entrejambe malvenu. Et un vrai « scandale » en termes d’impact. Pas un truc comme le baiser entre Britney Spears et Madonna (et la tristement oubliée X-tina) aux MTV Video Music Awards. Non, un « scandale » : un événement qui a eu une couverture médiatique négative et des conséquences négatives et concrètes sur la carrière de la personne concernée. Le Nipplegate, ainsi qu’il a été appelé, a fait couler tant d’encre numérique depuis dix-sept ans que je n’ai rien à y apporter de neuf. Du racisme casual qui a permis à Justin Timberlake d’en sortir intact pendant que Janet Jackson se retrouvait tricarde un peu partout, au jeunisme probable qui rendait plus facile dans nos esprits de justifier le coup de frein à la carrière d’une artiste de trente-huit ans plutôt qu’à celle d’un gamin de vingt-trois ans, en oubliant au passage la puissance et l’impact d’une superstar comme Janet Jackson aux États-Unis, en passant par les anecdotes bien connues sur le patron de Viacom qui a pris la décision de ruiner la carrière de Janet Jackson en la blacklistant de CBS et MTV pour des motifs spécieux, ou sur la création de YouTube après l’explosion des requêtes Google pour voir et revoir le fameux incident, tout ou presque a été dit sur cette affaire.

 

 

Ce qui est intéressant, c’est que les langues se délient quand même depuis deux ou trois ans sur les responsabilités de chacun, et surtout sur ceux qui s’en sont tirés à bon compte pendant que Janet Jackson, l’une des popstars les plus importantes de la seconde moitié sur vingtième siècle, se ramassait une injuste traversée du désert, dont elle ne s’est jamais vraiment relevée, notamment en termes de performance commerciale, même si elle a une communauté de fans très mobilisée. Il y a un certain plaisir à voir un mec comme Justin Timberlake, qui a pu profiter sans scrupule du slut shaming et de son statut de mec blanc et mignon quand il était au sommet, est en train de se prendre un gros revers d’image maintenant qu’il a atteint la quarantaine et que, comme on dit, « l’époque a changé ». Il n’y a qu’à voir les gros vents qu’il se ramasse en ligne quand il encourage son ex Britney Spears face au scandale (bien réel, celui-ci) de la tutelle à laquelle elle est soumise depuis quatorze ans, ou le flop mouillé de son album Man of the Woods (toutes proportions gardées, hein, on parle encore d’un million d’exemplaires vendus) et la volée de bois vert qu’il s’est mangé quand il a été ré-invité (mais sans Janet) pour faire le Half-Time Show du Super Bowl il y a trois ans : Justin Timberlake n’a plus la cote de ses grandes années, et son air narquois de petit fiancé de l’Amérique trop chéri pour se faire taper sur les doigts commence à le rattraper, notamment auprès de la jeune génération. Cela tombe mal, lui aussi a maintenant cet âge canonique auquel ça devient plus compliqué de « vendre » un artiste pop à des ados, et son absence de tube significatif depuis son cartoonesque Can’t Stop The Feeling, il y a déjà cinq ans, commence un peu à se voir. Ses excuses d’aujourd’hui apparaissent bien tardives et piteuses, après des années à se sucrer sur le dos de femmes qu’il n’a pas eu les couilles de défendre quand c’était un peu moins obligatoire pour son image publique.

 

Le documentaire Malfunction: The Dressing Down of Janet Jackson sera diffusé le 19 novembre prochain sur FX, et comme Framing Britney Spears il y a quelques mois, il devrait relancer les conversations autour de ce gros marqueur inconscient de la pop culture des vingt dernières années. J’espère juste qu’il mettra davantage la lumière sur Janet Jackson, l’injustice dont elle a été victime et le regain d’intérêt qu’elle mériterait aujourd’hui, plutôt que sur Justin Timberlake ou Leslie Moonves, qui ont déjà largement fait leurs choux gras de cet incident, et dont une nouvelle vague d’insultes en ligne ne ferait que les victimiser, et placer les soutiens de Janet Jackson dans la même posture que ses bourreaux de 2004.

 

Tout ça pour un mamelon recouvert d’un bijou, le genre de truc qu’on a vu avant et après sur des tapis rouges, arboré par Lil’Kim ou des candidates de télé-réalité, sans sourciller. Franchement, l’injustice est là au final : cette histoire n’aurait jamais dû prendre les proportions et avoir les conséquences qu’elle a eues sur la carrière de Janet Jackson, comme sur les autres aspects de la culture mainstream sur lesquelles elle laisse encore des traces (le direct en différé, les parodies multiples). Ce truc ridicule, monté en épingle alors qu’il aurait dû rester anecdotique, nous a privé de ce qu’aurait dû être la carrière de Janet Jackson dans les années 2000 et 2010. Celle d’une popstar féminine noire passant avec classe le cap des quarante puis des cinquante ans, avec un son et une énergie toujours aussi actuels et impeccablement travaillés. On a vraiment les scandales de gros nazes puritains qu’on mérite.

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