La puissante envie de ne rien faire

Les premiers mois lyonnais sont désormais derrière nous, et si un premier bilan devait être dressé alors que débute 2022, il serait plutôt positif, dans le sens où, comme nous nous y attendions, quitter Paris a mécaniquement amélioré notre qualité de vie, d’autant que nos salaires n’ont pas diminué. J’ai un job qui me prend un temps de cerveau raisonnable mais ne me mine pas pendant mon temps libre, je me sens à l’aise avec ma charge de travail et je ne culpabilise pas dès que c’est un peu plus calme, j’ai globalement un rapport moins toxique à mon travail.

 

La première conséquence, c’est que j’ai plus de place à consacrer, du moins dans mon esprit, à ma vie privée. Ce qui est une bonne chose dans la mesure où, même coincés dans une société libérale qui nous somme de nous définir par notre job et d’adorer travailler (spoiler alert : je n’aime pas ça, et si je n’étais pas payé pour le faire ou si je n’avais pas besoin d’un salaire, je ne le ferai pas) (je ferais d’autres choses, mais pas ça), nous avons tous bien conscience que nos emplois nous servent avant tout à financer notre vie privée : notre appart, notre bouffe, nos sorties entre amis, nos vacances. Je vois mal comment j’arriverais à rester motivé (surtout pendant la première semaine de janvier) s’il n’y avait pas ça.

 

La deuxième conséquence, c’est que, peu à peu, je me redécouvre un peu à l’aune de ce nouvel « espace libre » dans mon esprit, moi qui n’étais pas capable de parler d’autre chose que de boulot depuis quelques années. Je commence à me demander ce qui m’anime, ce qui me plaît, ce que j’ai envie de faire quand mon temps libre ne se résume pas à manger et dormir, le soir en semaine, épuisé par mes journées, et à suivre mon copain (il faudrait que je commence à avoir le réflexe de dire mari) dans les différentes activités sociales du week-end que sont les brunchs, les sorties et les verres avec les copains. Et ma réponse à ce questionnement est : pas grand-chose, apparemment.

 

Mon « problème » est ma réaction face à ce temps nouvellement libre : pour ainsi dire aucune réaction. Je suis moins épuisé qu’avant (même si, globalement, d’un caractère lymphatique, je me considère comme fatigué depuis l’adolescence sans réelle interruption), mais je remplis majoritairement ces nouvelles portions de temps libre de… glandage. J’adore ne rien foutre. Je ne sais pas si c’est un signe de dépression, une habitude issue de mon épuisement précédent, une paresse passagère ou un vide non comblé faute d’avoir trouvé un loisir qui me plaise, mais ce que j’avais fini par prendre pour du simple éreintement face à l’espace qu’occupait ma vie « non privée » à Paris, s’avère être un art de vivre chez moi, même à Lyon. J’adore dormir, ne rien foutre, absolument rien, en zonant sur un smartphone, un écran de télévision en fond sonore, YouTube, un porno, un bain, un livre parfois, souvent un passage par le frigo pour manger un truc avec les doigts, et surtout sans le cuisiner ni le chauffer ni rien… J’adore perdre ce temps qui m’appartient, n’en faire rien, ne pas le rendre productif. Je ne prends pas plaisir à cuisiner, pâtisser, ranger, bricoler, mettre de l’ordre, répéter, m’entraîner… Ma personnalité professionnelle fonctionne très bien à la to-do-list : même sans aimer une tâche, la rayer lorsqu’elle est terminée est une satisfaction pour moi, je me sens « content » de ma journée si à la fin j’ai rayé toutes les lignes que je m’étais assigné le matin même. La satisfaction du travail accompli. Mais dans ma vie personnelle, pas du tout. Cela ne m’anime pas spécialement de savoir qu’à la fin de mon samedi j’aurai fait la vaisselle, réparé un truc en panne, récupéré le pressing, cuisiné un truc nouveau… Je sais parfaitement, rationnellement, qu’une fois que j’aurai fait tout ça je serai content de moi, satisfait d’une journée bien remplie. Mais ce n’est pas aussi puissant que l’envie, peut-être irrationnelle (mais peut-être pas ?), de ne rien foutre du tout. De se lever à 11h30, de refaire une sieste de 14h à 17h, de ne faire que glander et manger. Ce ne sera pas une journée satisfaisante, mais pas suffisamment culpabilisante pour lui préférer le samedi actif à courir d’un truc à l’autre.

 

Il y a quelques semaines je me suis retrouvé seul à la maison pendant tout un week-end : je n’ai absolument rien fait, mon mari m’a retrouvé exactement là où il m’avait laissé, avec l’appartement légèrement plus en bordel qu’il ne l’était à son départ, bouffe oblige. Je n’avais pas mis le nez dehors, n’y avais même pas songé. J’étais déjà casanier, mais dans ce contexte de nouvelle ville, le rôle de moteur de ma vie sociale joué par mon conjoint est plus évident que jamais. Sans lui, je crois que je mettrais beaucoup plus de temps à rencontrer de nouvelles personnes, sortir, découvrir de nouveaux bars et restaurants lyonnais. J’aurais nettement tendance à rester chez moi et à savourer le temps perdu.

 

Peut-être n’est-ce qu’un trait de caractère que je dois accepter. Ce n’est pas très valorisant, il y a une forme de stigmate social dans l’idée de ne pas avoir d’envie particulière, pas de passion, pas de loisir avec lequel meubler sa vie privée. Bien sûr, la culture de la glande est partout sur les réseaux sociaux, on ne se sent pas si seul quand on voit tous les memes qui circulent sur la paresse, la procrastination, les soirées fossilisé devant Netflix ou les gens qui ne sont pas du matin.

 

Mon mari accepte assez bien (même si cela a mis du temps, compte tenu de son caractère plus enjoué – ce n’est pas bien dur – que le mien) que je ne le suive pas partout, que je n’aie pas toujours envie de sortir en même temps que lui. Je crois que cela lui laisse, à lui aussi, du temps pour lui. Et puis cela nous permet de ne pas être un couple siamois qu’on ne voit jamais l’un sans l’autre, nous avons tous les deux une identité individuelle bien définie auprès des gens que nous fréquentons.

 

Toujours est-il que ma propension à aimer ma solitude et mon oisiveté, si elle n’est pas spécialement inquiétante dans la mesure où je suis quelqu’un de plutôt entouré, finit par m’interroger. Je me demande si je devrais essayer d’y changer quelque chose, où l’accepter. Craindre de ne pas avoir assez rempli ma vie, d’avoir trop « perdu » le temps pour moi, ou considérer que si c’est ça qui me convient intuitivement, c’est que c’est bon pour moi. Si je devrais me forcer à essayer un loisir en club ou une activité hebdomadaire pour que l’enthousiasme vienne, ou si c’est illusoire. Jusqu’à présent, j’ai toujours penché du côté de la glande, de mes réseaux sociaux, de mes apps, de livres, de mes films

2 thoughts on “La puissante envie de ne rien faire

  1. Matoo

    janvier 10, 2022 at 3:53

    C’est aussi ma propension à ne rien foutre qui m’a convaincu que ce serait aussi bien à Nantes, la pollution parisienne en moins quoi. :DDD
    Tu vois tu t’y es vite fait à « ton mari », ça donne très bien dans l’article. Hu huhuhu.

    • Vinsh

      janvier 10, 2022 at 6:36

      Lyon aussi, c’est aussi bien que Paris pour ne rien faire. Mais dans un appart plus grand. :p

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