Le consentement photographique

C’est difficile de se déconstruire. Ce n’est jamais agréable de se dire qu’on a pu être, qu’on est encore, un connard sans empathie, qui n’a regardé les choses que de son point de vue et qui a oublié ce que pouvaient ressentir les autres. Ça crispe. Il n’y a qu’à regarder comment notre pays rance se cabre, par la voix de ses médias et de ses pouvoirs à tous les niveaux, quand on cherche à lui demander des comptes sur la colonisation : ça chouine, ça proteste, ça fait l’offusqué, ça invoque une autre époque qu’il ne faudrait pas juger avec le regard du vingt-et-unième siècle. A aucun moment ça n’accepterait de se dire « oui c’est vrai qu’on a été des merdes, il faudrait désormais qu’on essaye de faire mieux ».

 

C’est que c’est dur, de se dire ça, à soi et sur soi-même. A l’échelle d’un pays, la fierté, la hiérarchie, la supériorité, morale ou non, face aux autres pays, c’est un truc important. Il y a cette idée profondément ancrée en nous que les pays sont en compétition les uns contre les autres, qu’il faut être meilleur que le voisin, le dominer, avoir une balance commerciale excédentaire, être une nationalité tellement plus noble que les autres que, bien sûr, on se sent supérieur. Une nationalité qui « se mérite ». Une condescendance dingue qui permet de refouler les migrants sans sourciller et d’enfermer les populations dans une forteresse mentale. Évidemment qu’on ne laisse pas entrer des gens, on craint la submersion migratoire et la compromission à leur contact de notre identité si supérieure. Le France se mérite. Tu parles, la France a plus de fric que les anciennes colonies qu’elle a contribué à piller et fait mine de ne pas le voir, ouais. Et aujourd’hui elle se complait dans des politiques xénophobes pour servir son récit sur sa supériorité supposée. C’est trop dur, trop coûteux, trop lourd de conséquences d’empêcher des gens de crever au détriment de la course sans fin au PIB. Mais c’est aussi trop dur de vivre avec l’image que ça nous donne de nous, de laisser ces gens mourir à nos portes. Alors on se donne des raisons, on se raconte que la France se mérite, qu’il n’y a pas de place pour tout le monde, que la menace est là et que, bien sûr, c’est parce qu’on est tellement meilleurs que les autres. Surtout les pays pauvres, moins développés, avec des populations non blanches, là. Ceux-là, on leur dit qu’il faudrait « mériter » d’être là, comme si nous, blancs, en naissant là, on avait mérité. La vérité c’est qu’on est un pays aux arrière-pensées racistes qui cultive soigneusement la noble image qu’il a de lui-même, mais qui cherche avant tout à préserver son fric, et en premier lieu celui de ses riches. Au détriment des populations qu’on a colonisées, humiliées et spoliées au passage. Mais ça, ça ne colle pas avec le récit d’un pays fier et supérieur, les électeurs ne voteraient pas pour ça. Ça ne donne pas très envie, de penser ça de soi, et de se dire que notre vote a pour principal effet de « conserver » le pays tel quel. On a toujours besoin d’une raison qui nous donne une bonne image de nous-mêmes, pour accepter et préserver un système pourtant injuste.

 

J’essaie en général de me convaincre que je suis un mec bien. Enfin, pas un mec génial, mais un mec pas nuisible, dans l’ensemble, quoi. C’est déjà pas simple, à notre époque, quand on sait qu’on a un mode de vie qui pollue, qui entretient des systèmes d’exploitation et qui se définit avant tout par l’individualisme et la recherche de satisfactions immédiates. Mais j’y arrive à peu près.

 

Mais j’ai un « trait toxique ». Ou plusieurs, probablement, mais aujourd’hui je vais me concentrer sur un seul. Quand je poste des photos de mes potes sur les réseaux sociaux, je ne leur demande pas leur consentement, je m’en fous un peu. Déjà parce que je ne poste pas de manière malveillante. Ensuite parce que je suis insensible aux arguments de type big brother, « Facebook n’a pas à savoir que j’étais en soirée samedi dernier », « mon ex peut me stalker sur ton compte Instagram public », « Les gens n’ont pas à savoir avec qui j’étais au resto mardi soir », « J’ai des grosses cuisses sur cette photo »… Non, Marie-Laure, on n’est plus à la fac en 2007 à poster des photos de toi raide torchée à une soirée BDE à 2h du matin, tout le monde s’en fout de tes soirées Time’s Up flinguées et de tes week-ends en Vendée, et aucun employeur ne va te reprocher d’avoir une vie privée. D’ailleurs, d’ici à ce qu’un futur employeur te trouve sur un compte Facebook fermé ou mon Instagram sous pseudo, t’as encore un peu de marge. Il ne faut pas surestimer l’importance que le FBI et la NSA nous accordent, vraiment, tout le monde s’en fout de nos photos pourries, elles ne servent qu’à cibler des publicités Dyson et Nestlé sur nos profils personnels. On le sait et on l’a tous accepté depuis longtemps, surtout sur Instagram où nos ad blockers sont globalement impuissants. Chill, girl.

 

Je ne demande pas non plus l’autorisation à mes potes avant de poster des photos d’eux en stories, en train de dire des conneries, pendant nos visios mensuelles. La surprise et l’immédiateté de ces publications font partie de leur charme, et entrent pleinement en compte dans les interactions qu’elles génèrent entre eux et moi. Bien sûr, si je publie un truc qui les fout mal professionnellement, je supprime (ce qui arrive peu, parce que je sais quand même, par simple bon sens, ce qui est préjudiciable et ce qui ne l’est pas). Mais si c’est juste parce que tu te trouves moche avec ton double-menton ou ton eyeroll accidentel, cherche pas, je laisse en ligne. C’est une story, ça va disparaître, et encore une fois : tout le monde s’en fout. Il n’y a pas un agent de la NSA chez Facebook qui stocke tes photos les plus compromettantes pour te faire chanter.

 

Une des raisons que je me raconte, plus ou moins consciemment, pour justifier mon traitement cavalier de mes amis sur les réseaux sociaux avec leurs photos, c’est que, quelque part, j’estime qu’elles jouent un rôle de témoignage sur notre amitié. Aussi gênantes qu’elles soient, j’aime bien les revoir, poussées dans mon newsfeed par Facebook ou par Timehop, 7 ans, 9 ans ou 15 ans plus tard. Elles me rappellent le chemin parcouru, les années un peu oubliées depuis tous ces jobs, tous ces appartements, toutes ces nouvelles vies, toutes ces habitudes qui ont changé entretemps. Il faut dire que j’ai assez vite arrêté de publier des albums photos entiers de nos soirées d’étudiants sur Facebook, et qu’il y a un gap de quelques années, ensuite, avant que je devienne moins timide sur Instagram (un réseau plus « ouvert », en ce qui me concerne, que Facebook, où j’ai rencontré assez peu des gens qui me suivent, à vrai dire). Lorsqu’il y a un anniversaire ou un mariage (y compris le mien) où un album de photos souvenirs ou un powerpoint pourri de photos « dossiers » est composé par les invités, j’y retrouve quasiment systématiquement des photos présentes sur de vieux albums photos Facebook que j’ai postés, ou dans des messages privés d’Instagram ou de Messenger. Et cela me fait plaisir d’avoir ce rôle d’archiviste parmi mes amis, moi qui cherche toujours des raisons d’être indispensable pour mériter leur amitié.

 

Il y a sur les réseaux sociaux cette idée effrayante de traces qui restent pour toujours. « Rien ne disparaît sur Internet ». Mais moi, ça ne m’effraye pas. Pas parce que je n’ai jamais rien eu à me reprocher. Ça, je n’en sais rien. Si ça se trouve, une vieille photo ou un tweet douteux de 2010 me rattrapera un jour. Mais je suis globalement en paix avec les traces que je laisse derrière moi, pour le moment aucune des polémiques et des termes apparus dans nos conversations sociales n’a fait tilt chez moi, me rappelant un souvenir de jeunesse conne. Pas de blackface, pas de harcèlement, pas de raid en meute contre une personne, pas de trolling. Jusqu’à présent, l’époque ne m’a pas rattrapé, et je crois, même si je peux me tromper, que mes réseaux sociaux sont à peu près « propres », que j’ai eu la chance d’être à la fois de la bonne génération pour les découvrir et de ne devenir « visible » que suffisamment tardivement pour ne pas avoir fait de trucs complètement cons ou dénués de bon sens. Alors je n’ai pas ressenti le besoin de tout supprimer, même quand c’était un peu naze ou pas très flatteur (l’adolescence n’a pas été le seul âge ingrat, hélas) : tout est encore là. Et je suis heureux de me dire que, lorsque je mourrai, il y aura des souvenirs, pour qui voudra les trouver, sur mes comptes sociaux. Des trucs sympas et des trucs nazes, dans un gros fatras mal trié, mais des souvenirs tout de même. Je suis content de me dire que ceux qui m’ont connu souriront en repensant à cette soirée BDE, à ce séjour à Berlin ou à cette blague idiote qui nous a fait exploser de rire un soir, en visio, tous dispersés aux quatre coins de la France.

 

C’est pour cela que je ne fais pas trop de sentiments quand je publie des photos. Parfaites ou non, laissant apparaître un peu de ventre ou une grimace ridicule, je sais que, quelque part, ceux qui les reverront dans dix ou vingt ans seront contents, même après avoir lâché un « Oh mon Dieu » consterné, de se redécouvrir. Je m’épargne en général (après tout, je suis sur mon compte), même si je peux laisser passer une story moche faute de mieux, et je sélectionne quand je peux la photo la « moins pire » de mes potes (je reste un garçon globalement bienveillant), mais je ne me censure pas, je ne m’empêche pas de publier si j’estime que je ne mets personne en danger. Et dans le même esprit, je ne demande jamais à quelqu’un de me détagguer d’une photo, même pas terrible, dans un album photo Facebook, Instagram ou même Twitter : je m’en fous, je sais que je ne suis photogénique que sur une photo sur vingt environ, et c’est comme ça. Je n’ai pas moins de problèmes d’image de moi-même que les autres, mais j’ai depuis longtemps lâché prise concernant la maîtrise des photos de moi prises par des tiers. Depuis les années 90, entre la famille, les potes, les vieux tirages argentiques, les appareils photos numériques, les smartphones et les réseaux sociaux, il y a probablement plusieurs milliers de photos de moi qui circulent, sans que je les maîtrise ni même n’en aie vu la plupart. Je n’en dormirais plus, si je devais en avoir quelque chose à foutre.

 

Et puis, dimanche dernier, peut-être pour la première fois, j’ai supprimé une photo après l’avoir publiée. Parce que j’ai vu quelqu’un vriller après s’être vu sur cette photo. Ce n’était pas la première fois que je publiais une photo de lui, parmi d’autres. Il ronchonnait mais il laissait faire. Là aussi, il a laissé faire, il ne m’a pas menacé ni forcé à supprimer la photo. Mais il s’est fermé aussitôt. Nous étions plusieurs, à plaisanter et à parler d’autres choses, mais soudain, c’est comme s’il n’était plus avec nous. Et son humeur, son air absent, a fini par envahir toute l’assistance. Au bout de vingt minutes, l’apéro était mort. On s’est dit au revoir tranquillement, puis lorsque nous n’avons plus été que trois, il a bien fallu que j’admette que j’avais été blessant en publiant cette photo, et que ça avait flingué l’ambiance.

 

Cette photo, je la trouvais jolie. Je ne l’aurais pas postée, sinon. Mais, je l’ai remarqué ensuite, elle laissait voir quelque chose. Quelque chose que je ne vois plus, que je n’ai jamais vraiment vu, d’ailleurs. Dont je me fiche. Mais dont lui ne se fiche pas. Dont lui n’a probablement pas le loisir de se ficher. Lui ne voyait que ça. Parce que c’est lui, son corps, son image, et que s’il n’en parle jamais, c’est probablement parce que notre réponse, notre commisération, notre capacité d’abstraction face à ce qui, lui, le préoccupe à chaque instant, ne le satisferait pas. Ne le satisferait jamais. Alors, parce que sa peine ne m’appartient pas, et que ce n’est pas à moi de décider pour lui de dédramatiser, j’ai supprimé la photo. Et je lui ai envoyé un mot d’excuses. Parce que même si je suis un connard, insensible à l’ego des autres devant les promesses de la postérité et des souvenirs qu’ils retrouveront sur Instagram grâce à mon foutu caractère opiniâtre dans quelques années, j’essaye, aussi, de changer. De voir quand je fais mal. De l’admettre. De ne pas me vexer de mon flagrant délit d’indélicatesse. De ne pas me braquer parce que ça blesse ma fierté de mec bienveillant. De ne pas me cacher derrière mon absence de mauvaises intentions pour refuser de comprendre l’autre. Les bonnes intentions ne font pas tout. On peut être et rester un connard très facilement, si on ne déconstruit pas un peu de soi, de ses valeurs et de son récit personnel, pour se mettre à la place de celui qui nous fait face.

2 thoughts on “Le consentement photographique

  1. Matoo

    janvier 21, 2022 at 5:08

    Ce n’était qu’une maladresse et tu as réparé, donc ça va. C’est même selon moi le genre de choses qu’il faudra reproduire, car tu ne sais pas toujours à l’avance ce qui est bien ou pas, surtout dans des jugements si subtils et délicats. C’est normal d’être un peu connard, c’est humain même, et ça permet de se prendre un peu d’humilité, vraiment c’est salutaire selon moi. ^^

    J’ai eu des difficultés similaires lorsque je racontais sur mon blog des épisodes vécus, mais donc restitués par mon prisme. De quel droit, je mettais en scène comme cela mes potes ou ma famille ? Et comment je devais prendre leur interdiction d’en parler, ou plus indirectement, comme tu l’as vécu, la prise de conscience de les avoir blessé ?

    Bah moi aussi, j’ai mis quelques posts en « privé » pour ne pas blesser quelques personnes par mon insensibilité du moment, ou ma connartitude avérée. :DDD

    • Vinsh

      janvier 21, 2022 at 5:44

      Je ne pense pas que je vais me « censurer » en permanence à la suite de ça, mais j’apprends chaque jour, comme nous tous, et je vais essayer de faire plus attention. Parfois il nous faut un incident diplomatique pour changer, et ça ne devient du « bon sens », une « évidence » pour nous, qu’une fois qu’on s’est pris une baffe. Ce serait bien si on était capables d’empathie dès le début, mais bon…

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