Les bons élèves

Les années d’élection présidentielle, on se surprend (et ce n’est pas si surprenant) à parler beaucoup plus de politique, et donc de ses idées personnelles, plus ou moins arrêtées, sur divers sujets sociaux. Il y a bien sûr la couverture médiatique intense, qui commence près d’un an avant ce casting à deux tours de notre nouveau divin Roi Soleil pour cinq ans, qu’on va pouvoir s’empresser de détester sitôt élu, alors qu’il ne touchera plus le sol. Et puis cette impression lancinante de jouer notre avenir lors de cette seule échéance, comme si, par petites touches, les reculs de nos acquis sociaux et les petits pas vers le fascisme ne s’enchaînaient pas sous nos yeux blasés, depuis deux décennies au moins : forcément ça donne cette période d’environ six mois de foisonnement de conversations « politiques » en famille ou entre amis, alors qu’on arrive parfaitement à éviter de parler de Zemmour ou d’extinction de l’humanité en temps normal. Mais comme on va voter pour notre nouveau roi de substitution, là, c’est important d’en parler, de se mouiller, de montrer qu’on va remplir notre devoir citoyen de manière éclairée, pour sauver notre beau pays aux mille fromages de l’abime auquel il est apparemment promis, si l’on en croit… à peu près tout le monde.

 

Cette ambiance « politisée » qui s’invite dans nos vies privées nous est en général assez indolore, dans la mesure où, bien souvent, on côtoie des gens qui pensent à peu près comme nous, qui sont sociologiquement proches de nous, et dont les conditions de vie et les intérêts sont à peu près les nôtres. Dans un cas comme le mien, c’est d’autant plus flagrant que je fais partie de ce qu’on pourrait appeler la « majorité silencieuse » : parler de politique, dans mes cercles de proches, c’est avant tout parler du point de vue dominant, du point de vue le plus mainstream, le plus communément partagé par nos concitoyens. La plupart du temps en tout cas.

 

Et cela nous rend aveugles à ce que c’est que d’être une minorité, ou un point de vue minoritaire. Nous sommes les « bons élèves » du système, ceux qui continuent à jouer le jeu, à remplir nos tâches, à faire ce qu’il faut. Se faire vacciner sans broncher pour contribuer à l’effort collectif et que la pandémie devienne enfin un mauvais souvenir. Trier ses déchets pour ne pas en rajouter une couche, niveau pollution. Présenter son pass sanitaire au bar sans faire d’histoires. Laisser l’endroit propre derrière soi pour les occupants suivants. S’émouvoir de la course au racisme dans nos débats télévisés obsédés par la boussole idéologique de l’extrême-droite depuis 2002, sans pour autant être mobilisés au niveau associatif ou partisan. Réduire sa consommation de viande, pour des motifs écologiques ou cardiovasculaires. Mettre son masque sur le nez, dans les transports, même dans la rue, si c’est ce qu’il faut faire. On est l’électorat, théorique ou réel, de Macron : les gens qui se disent que s’ils jouent le jeu, ça va marcher, ou en tout cas ça ne sera pas de leur faute si ça ne marche pas.

 

Plus le temps passe, plus je me rends compte que cette posture est illusoire et qu’elle ne tient pas ses promesses. Et plus je me rends compte, également, que c’est une posture de riche, de favorisé, dans un débat politique de plus en plus polarisé, où l’on est d’un côté d’une barrière ou de l’autre. Antivax ou provax. Riche ou pauvre. Favorisé ou défavorisé. Privilégié ou précaire. Blanc ou racisé. Il faut ne pas avoir peur pour son avenir, tenir beaucoup de choses pour acquises, et être dans une situation matérielle bien confortable, pour se laisser aller à penser que parce qu’on a, dans son petit coin, fait ses trois doses de Pfizer, joué notre rôle dans le grand tout de l’immunité collective, on aurait adopté l’attitude la plus moralement noble, et que quand même c’est pas bien compliqué d’aller sur Doctolib et de se rendre dans un putain de centre de vaccination, les gens pourraient faire un effort, merde.

 

Avec mes amis les plus « à gauche », on se targue, depuis qu’on est en âge d’être électeurs, de voter contre nos intérêts à court terme. Schématiquement, de voter pour payer plus d’impôts, en faisant le pari que lesdits impôts seront bien investis et nous permettront, dans un second temps, de vivre dans une société plus juste, car moins maltraitante envers ses chômeurs, ses minorités, ses vieux, ses démunis, et donc offrant plus d’égalité, moins de discriminations, moins de délinquance, moins de pauvreté. On est tout fiers d’avoir dépassé l’horizon politique de nos parents et d’avoir une autre boussole que « j’veux payer moins d’impôts » quand on prend des décisions qui ont une portée politique. On ne se rend pas toujours compte qu’on parle depuis des sommets de privilèges au sein du paysage escarpé de la société française : diplômés, urbains, cadres, dans le tertiaire, valides, blancs… et cela nous donne l’impression, erronée, que nos opinions sont une sorte de bon sens universel.

 

Mais c’est faux, et la polarisation des débats, sur tous les sujets, nous invite peu à peu à nous cliver en deux sociétés dans la société, condamnées à se mépriser plus ou moins ouvertement, l’une l’autre. « Qu’ils sont cons, ces non-vaccinés, à avoir peur d’une piqûre qui n’a pas d’effet secondaire de plus de trois jours. » « Qu’elles sont contre-productives, ces minorités, à refuser de se fondre dans un universalisme bien commode pour les non-discriminés. » « Qu’ils sont indécents, ces ultra-riches, à faire la course à la conquête privée de l’espace au lieu de faire ruisseler sur les autres (comme convenu, hein) (rions à gorge déployée) leurs optimisations fiscales largement confisquées à l’économie réelle. » Comme si la guerre civile était la seule issue vers laquelle nous devions tendre. C’est d’un désespérant… Et pas un candidat rassurant à l’horizon.

 

A l’approche du premier tour de cette présidentielle de 2022, je suis plus perdu que jamais car je n’ai plus de ligne directrice progressiste « claire » à suivre, pas de candidat pour lequel voter bien sagement, au moins au premier tour, en me disant que c’est ce qu’il y a de plus juste à faire. Pas de scénario où être le « bon élève » dans l’isoloir me suffira à me faire me sentir bien, pas du côté privilégié de la barrière mais de celui qui me donnerait un sentiment de fraternité, de voter et de contribuer pour quelque chose qui nous serait bénéfique à toutes et tous. Je ne sais même pas à qui en vouloir pour ce désastre idéologique qui fait que, peut-être pour la première fois, je vais voter en ayant mauvaise conscience, dès le premier tour, faute d’une candidature saine et sincère dans son ambition de nous faire éviter le mur qui approche. A croire que ce n’est pas au niveau de l’élection présidentielle qu’on devrait faire de la politique. Mais alors, comment faire, pour contribuer à changer les choses, sans déroger à notre confortable habitude de ne rien faire en-dehors de ces grandes messes de désignation ? Comment être engagé, s’il n’est pas trop tard, alors qu’on veut déléguer ? Je crois que notre mode de vie centré sur notre confort domestique et privé va devenir un vrai frein, hélas. Peut-être est-elle là, la solution des bons élèves : être vraiment de bons élèves, en adhérant à des associations, en participant à la vie de la cité, en donnant à des ONG, en renonçant à un peu de notre temps, de notre confort et de notre pouvoir d’achat, puisque nous, on les a encore. Bref, en faisant le taf.

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