La petite musique 

Depuis qu’Internet est devenu un mass media et que nous y déposons tous des informations personnelles, que ce soit via les réseaux sociaux, les blogs ou même, pour certains, les publications professionnelles ou sites web d’entreprises, une pratique du stalking s’est peu à peu mise en place, dans nos habitudes à toutes et tous. Du moins je crois. Ou alors je suis le seul psychopathe à faire ça (mais bon, ne faites pas genre) : googler le nom d’une personne et voir ce qu’on trouve. Parfois directement dans le moteur de recherche de Facebook, de Twitter ou d’Instagram (à tout hasard), ou encore (moins discret) sur LinkedIn.

 

Et souvent, bien sûr, on ne fait pas ça avec les noms des amis, puisqu’en général on a déjà leurs profils dans nos contacts, et qu’on a pas vraiment besoin de stalker ses amis pour prendre des nouvelles. Je ne stalke personne, hein, en vrai : je n’ai pas d’ennemi juré dont je traquerais les faits et gestes sur le web, et je n’ai pas vraiment envie de consacrer un temps et une énergie fous à retracer la vie d’un vague camarade de collège depuis l’an 2000. Par contre, de temps en temps, une petite musique se met en place dans ma tête lorsque j’entends un prénom que je n’avais pas entendu depuis longtemps, ou lorsque mes pensées me ramènent à un souvenir vieux mais très précis du primaire ou du collège.

 

Un prénom oublié, parce que désormais totalement absent de mon quotidien, mais auquel j’associe un nom de famille, comme s’ils allaient automatiquement ensemble. Comme s’ils constituaient, couplés, une sorte de petite mélodie jamais tout à fait oubliée. Une réminiscence de l’appel en classe, je suppose. Bref, parfois, j’entends un prénom que je n’ai plus entendu depuis des années, ou même un nom de famille d’un contact professionnel et qui se trouve être le même patronyme que celui d’un ancien camarade de classe. Bertille, Coralie, Armand, Chauffour, Bertrand, Mercier, Cyrielle, Pujol, Montagnier… et du coup, je google cette combinaison nom + prénom que je n’ai plus entendue depuis des années, juste comme ça, pour voir.

 

Ce qui est bizarre, dans cette curiosité, c’est qu’elle est très superficielle, et qu’elle pourrait très bien ne pas être satisfaite sans que j’en sois frustré. Mais l’outil est là, accessible, facile à utiliser, alors je regarde, vite fait, pour voir s’il y a une photo où on reconnaît un ancien visage juvénile devenu une tête de daron de trente-sept ans, un profil qui donne un aperçu d’où en est cette personne dans sa vie maintenant, si elle vit toujours dans la région, si elle a des enfants. Comme ça, deux minutes, rarement plus. Ce sont des gens qui n’étaient pas mes amis, pour la plupart, juste des camarades de classe un peu oubliés. Je tombe parfois sur une photo de mariage sur Facebook, ou sur un bref descriptif du poste occupé par une personne sur le site de son entreprise qui indiquerait qu’il ou elle vit désormais à Nantes ou à Nice, parfois sur un compte YouTube nominatif manifestement oublié depuis des lustres. Et ma curiosité est rassasiée, je n’ai pas vraiment besoin de plus que « tiens qu’est-ce qu’elle est devenue » ou « tiens quelle tête il a maintenant ».

 

Tous ne sont pas trouvables. Certains d’entre eux n’ont pas de présence en ligne, pas de réseaux sociaux, ou alors pas avec leur vrai nom. Certaines des filles ont peut-être renoncé à leur nom de jeune fille en se mariant, et rien ne ressort avec leur nom et prénom. Certains ne sont peut-être même pas sur Facebook. Celles et ceux qui sont devenus cadres sont souvent sur LinkedIn, même si on n’y apprend pas grand-chose. Mais beaucoup sont simplement introuvables. Ça ne me frustre pas plus que ça, je ne passe pas une demi-heure de plus à les chercher, si je ne trouve rien, mais je me demande s’ils sont morts, partis vivre à l’étranger, déconnectés des réseaux sociaux ou simplement prudents et sous pseudos.

 

En vrai je m’en fous un peu, ce sont des gens qui n’avaient pas beaucoup d’importance pour moi et qui n’ont pas vocation à revenir dans ma vie, mais évidemment je ne leur souhaite rien de mal, et la facilité à trouver des infos grâce aux moteurs de recherche me pousse juste, parfois, à taper un nom, pour voir. Pour voir quoi au juste, je ne sais pas trop. Peut-être pour voir à quel point nos chemins ont divergé, ou au contraire à quel point ils ont été similaires, à distance. Aucun nom qui ne me soit revenu en tête jusqu’à présent et qui soit devenu, d’après une rapide recherche Google, un gros pédé ou une fière lesbienne : j’ai bien l’impression que j’étais seul avec mes craintes dans mon collège.

 

C’est peut-être ça, indirectement, que ma curiosité cherche à combler. Peut-être l’espoir de trouver, au hasard des requêtes et de la sérendipité de la mémoire, la trace d’un semblable, d’un frère, d’une sœur de destin, dans ce socle commun qu’était une inoffensive classe de CE2. Heureusement, et même si ça me ferait peut-être (mais qu’en sais-je ?) plaisir, je n’en ai pas besoin pour avancer dans ma vie. Mais le réflexe de googler un nom et un prénom m’amuse et m’interroge. Il est probable que, si je l’ai, d’autres l’aient aussi et, peut-être, tapent mon nom et mon prénom de temps en temps, pour voir ce qu’est devenu le grand maigre à lunettes du cours de latin en quatrième, et qu’ils tombent sur des trucs un peu nuls, un peu datés, qui traînent sur un vieux profil Copains d’avant ou un trombinoscope d’école, ou sur mes comptes sociaux. La bonne nouvelle, c’est que je n’ai pas honte de grand-chose, et que si je peux satisfaire leur curiosité pendant deux minutes, ça ne me dérange pas. J’espère juste que je ne laisse pas trop de matière à catfishing ou social engineering. Toutes ces infos accessibles à partir d’une simple recherche Google, ça peut rendre un peu parano, à la longue.

2 thoughts on “La petite musique 

  1. Matoo

    février 14, 2022 at 3:50

    Je fais exactement tout comme toi, mouahahahaah. :DDD Et je pense avoir laissé tellement de traces de moi en ligne qu’une IA pourraît m’émuler en deux secondes, et ça tromperait tout le monde (même moi !). :DD

    • Vinsh

      février 14, 2022 at 6:16

      Même toi ? Genre une IA qui te ferait croire que t’as écrit des trucs sur ton propre blog ou sur Twitter alors que c’était pas toi ?? 😮

Les commentaires sont fermés.