Les suivants

 

Elle me hante, cette photo du juge Clarence Thomas. Ce n’était vraisemblablement pas volontaire de sa part quand il a posé pour cette photo, probablement pour un trombinoscope ou un journal. Mais il ressemble à un méchant de cinéma. Avec cette tagline glaçante juste en-dessous, là, et son regard qui soutient le nôtre à travers l’objectif, son rictus satisfait, son arrogance tranquille de juge les plus conservateur de la Cour Suprême, son assurance inébranlable de mec en poste depuis plus de trente ans. Lorsque je pense aux forces politiques qui veulent nous ramener vers l’inégalité et le danger pour les femmes, les gays, les trans, les noirs, depuis quelques jours et cette décision de mettre fin à la jurisprudence Roe vs. Wade, je pense à ce regard.

 

Je ne sais pas si nous traversons un grand épisode d’hystérie collective et de fragilité, à sur-réagir sur les réseaux sociaux à coups de comparaisons avec The Handmaid’s Tale tout en laissant le monde pourrir autour de nous faute d’engagement, ou bien si nous allons vraiment vers la nuit, avec d’ici dix ou quinze ans des régressions dramatiques de nos droits à tous, avec la fin du mariage pour tous, et pourquoi pas la fin de la contraception, la repénalisation de l’homosexualité, pourquoi pas le retour au colonialisme, les ratonnades impunies…

 

Ce qui me rend curieux avec les réac, c’est leur projet. Au-delà du « qu’est-ce que ça peut vous foutre ce que les autres font de leur cul ». A quoi rêvent-ils ? Vers quel résultat, quelle société, ils espèrent tendre, demain ? On a tendance à les moquer en parlant de retour au Moyen-Âge, mais je ne crois pas que ce soit leur souhait, en vrai. Il y a plein de choses qu’ils aiment dans le monde actuel. La médecine (sauf les antivax, peut-être, mais tout le monde est bien content de ne pas se faire amputer au moindre truc qui déconne), le cinéma (il y a du divertissement pour les conservateurs aussi), les congés payés (pour eux en tout cas, et le moins possible pour les autres), leur smartphone, les réseaux sociaux où ils peuvent vomir leur bile complotiste ou raciste (parfois les deux), les transports, les normes d’hygiène… Tout ça ils aiment bien, en général. Mais alors à quelle époque cherchent-ils à nous ramener ? De quoi sont-ils nostalgiques ? Des années 40 ? Des années 60 ?

 

Certains sont-ils ouvertement nostalgiques des grandes années du fascisme en Europe ? Ou bien d’une époque un peu plus récente ? Les Zemmour et co. nous parlent beaucoup de racines chrétiennes, de la « France éternelle ». Mais elle n’est pas du tout éternelle, leur France. J’ai l’impression que c’est plutôt une France d’une toute petite fenêtre de tir de dix-quinze ans max dans l’Histoire, qu’ils ont vécue ou qu’ils fantasment. La France rêvée de leur enfance, ou de l’enfance de leurs parents. La France Gaullienne. La France coloniale. La France d’avant la construction européenne, d’avant l’ouverture des frontières, d’avant l’accélération du commerce et des mobilités. La France qui était ouvertement l’ennemie de ses voisins. La France qui pouvait traiter avec condescendance ses arabes et ses noirs sans qu’ils aient l’audace de se rebiffer. La France qui pouvait se regarder dans la glace, confite dans son racisme, dans sa bigoterie et dans son fric des Trente Glorieuses, et que les pédés, les trans, les femmes et les personnes racisées ne parvenaient pas à déranger. Mais la France éternelle, mon cul.

 

 

Et je crois que c’est pareil pour les Etats-Unis post-Trump, nostalgiques d’on ne sait quoi. De la grandeur industrielle, des Mexicains qui ne migraient pas, des westerns où tout le monde se baladait armé et pouvait abattre n’importe qui n’importe quand, des années Reagan, des années fric, des lynchages de noirs en place publique, du Maccarthysme, des années 20, des années Kennedy, peut-être : c’est quoi, exactement, la destination de tous ces retours en arrière ? Ils comptent s’arrêter où ? Pourquoi pensent-ils qu’ils seront plus heureux une fois qu’ils auront coupé l’accès (déjà difficile pour les milieux défavorisés) à l’avortement, à la santé ? qu’ils auront repénalisé l’homosexualité ? Ça les rendra heureux, vraiment ? Pourquoi ? Elles avaient quoi de si merveilleux pour eux, les années 50, 60, 70 ? Ils vivaient quoi de mieux quand les femmes se faisaient avorter au cintre, quand les gays subissaient des descentes de police dans leurs bars, quand des noirs se faisaient pendre à des arbres par des expéditions punitives ? La vérité c’est qu’ils nous détestent. Qu’ils détestent les femmes, les pédés, les noirs, les arabes, les gens libres, et qu’ils veulent que tout ça soit mis au pas, marche la tête basse, rase les murs. Ils pensent qu’ils ne seront heureux que quand ceux qu’ils perçoivent comme leurs inférieurs seront obligés de ramper et de supplier qu’on les laisse vivre. Profondément, en eux, leur motivation est un mépris, une impulsion de domination. Qui se retournera contre eux parce que, à la fin, il ne pourra rester que les mecs blancs, riches, chrétiens et si possible pas trop jeunes pour « mériter » cette domination. D’autres droits, d’autres libertés suivront. Parce que ça ne s’arrête pas à l’avortement. Parce que ça nous concerne déjà.

 

 

Mais ça fait flipper, encore une fois. Notre époque aime se faire flipper. Un jour, on finira par croire q’on l’a vraiment voulu, le fascisme. Mais on ne s’en débarrasse pas par les urnes. Les Américains ont déjà échoué à se débarrasser du trumpisme par les urnes en 2020. Et ces idées puantes, ce relativisme terrifiant de la post-vérité, des faits alternatifs et des Proud Boys, ce n’est qu’un début, un socle pour la suite qui devient possible. Parce que les années 2020 ou 2030 avec les droits d’avant la révolution sexuelle et d’avant la décolonisation, j’ai vraiment du mal à imaginer en quoi ça va mieux se passer pour les femmes et les minorités que les années 50, surtout avec tout le soutien technologique que peut désormais s’accaparer le fascisme rampant. On parle déjà des applications de suivi des cycles menstruels qui pourraient « balancer » les femmes ayant eu recours à un avortement clandestin quand leurs règles ne tombent pas à la bonne date, mais ça ira beaucoup plus loin, et dans plein de domaines, si on laisse faire sans protester, sans au moins voter en marquant un désaccord clair, et pas mollasson ni abstentionniste, à ce genre de projet.

 

Nous le savons, nous le sentons, nous sommes les suivants. Pas seulement les LGBT. Nous sommes tous concernés, nous sommes tous les prochains, si nous laissons le fascisme n’être qu’un choix parmi d’autres que nous sommes prêts à faire, à tolérer, ou à élire.

 

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