Les amis d’aujourd’hui, les amis d’hier

 

 

Et si le problème, c’était moi ? Ces dernières semaines, je traverse, sur deux fronts différents, deux ruptures amicales plus ou moins abruptes. Des situations très différentes mais dont la simultanéité ne peut que m’interroger. Ce n’est pas simple, à mon âge, d’avoir de nouveaux amis. Pas plus que ce n’est simple, d’ailleurs, d’entretenir des amitiés anciennes. Pour les anciens, la vie nous a forcément mis, peu à peu, sur des chemins différents. Chacun sa vie, son conjoint, sa carrière, ses déménagements, ses enfants. Ces vieilles amitiés sont souvent le lointain écho, qui m’émeut toujours, de souvenirs de jeunesse passés ensemble, au lycée, à la fac, dans les premières années « autonomes » loin de nos parents, où nos jeunes personnalités s’affirmaient en même temps qu’elles changeaient. Je conçois une certaine fierté à me dire que des gens qui ne me sont pas liés par le sang m’aiment encore, deux décennies après notre rencontre. Je ne pense pas que j’avais espéré de plus bel accomplissement, de plus criant signe d’une vie réussie, que de pouvoir me targuer d’être aimé comme je l’ai été depuis une vingtaine d’années par celles et ceux qui m’ont accompagné, et que j’ai élus autant qu’ils m’ont élu au cercle de leurs amis.

 

Mais passé 35 ans, rencontrer de nouveaux amis, c’est plus complexe. On peut rencontrer des gens, bien sûr, mais de là à réussir à les faire « durer » dans notre vie, j’ai finalement peu d’exemples. Peut-être devient-on plus sélectif, d’un côté comme de l’autre. Et puis, à 35 ans, on n’a pas la même vie qu’à 18 ou 20 ans, les premières années de fac, les nuits parisiennes, les premiers voyages. A 35 ans on est plus souvent casés, on a déjà son cercle d’amis proches, on a moins besoin de nouveaux amis alors on en cherche moins, les nouvelles additions de notre répertoire se limitent souvent à un des cercles « secondaires » de nos fréquentations : les collègues, les gens du cours de yoga, les gens du bar où on va souvent. Les intégrer dans notre « premier » cercle est plus délicat. Il faut qu’ils se mélangent bien avec ceux qui y sont déjà. Il faut qu’ils en aient envie, aussi. Ils ont déjà leurs potes de deux décennies eux aussi. Ils ont leurs habitudes, leurs intolérances et leurs attentes, après toutes ces années à composer avec l’âge adulte et ses évolutions. C’est difficile de faire coïncider une compatibilité de caractères et d’agendas entre deux personnes « nouvelles » à cet âge-là. Du moins c’est ce que je suppose. Cela me donne une excuse pour ne pas vraiment essayer. Je n’ai pas besoin de beaucoup de personnes dans ma vie quotidienne. Et cela ne signifie pas que je n’aime pas celles et ceux que je ne vois plus que deux ou trois fois par an. Le temps a passé, c’est tout. Les amis d’hier sont toujours les amis d’aujourd’hui, même différemment. Mais les nouveaux amis, peut-être ne seront-ils jamais les amis d’hier, ceux d’il y a vingt ans, ceux de la construction identitaire, des années charnières. Et sans ce terreau précieux, saurai-je les chérir autant ?

 

En arrivant à Lyon, j’y pensais, dans un coin de ma tête, sans que ce soit un véritable stress ou un argument en défaveur de venir s’installer ici. Allions-nous réussir à nous intégrer, à reconstituer un cercle d’amis proches, avec qui sortir et rire sans pour autant envahir avec de gros sabots la vie déjà bien organisée de trentenaires établis. Pour mon mari, bien plus sociable que moi, cela a été assez simple : il fait beaucoup plus d’efforts que moi. Association, co-working, collègues, verres avec des instagramos. Il est plus jeune et plus en demande d’avoir une vie sociale bien remplie. Mais moi, je dois bien le reconnaître, le bilan n’est pas fameux, soutenu essentiellement par ses efforts à lui. Ce qui me convient en l’état mais, à l’heure où deux de nos amitiés récentes semblent nous claquer entre les doigts, ne peut que me questionner sur ma part de responsabilité. Sous mes dehors intimidants, ne me suis-je pas enfermé dans un personnage froid et désagréable ? Ai-je perdu des réflexes élémentaires de politesse, de relance, d’entretien de mes relations amicales ? Ai-je fini par confondre les likes sur Instagram avec les vrais messages et coups de fil pour discuter, échanger, prendre des nouvelles ? Suis-je trop absent lorsque je suis en soirée, en week-end ou en vacances avec un groupe de plusieurs personnes ?

 

Je pense que je me prends trop la tête. Parfois les gens s’en font, les « match » ne durent pas. Ça arrive. Mais je me demande dans quelle mesure je ne suis pas devenu, déjà, un vieux con insupportable, enfermé dans ses schémas relationnels taiseux et distants, bientôt incapable d’entretenir une amitié dignement ou de se connecter avec quelqu’un au présent, sans s’appuyer sur un passé. Et même si je n’en montre rien, cela m’inquiète.

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