Les pilules

 

 

Avoir quarante ans en 1990 et arborer le brushing de Linda Hamilton ou de Mel Gibson (qui, dans les premiers volets respectifs de Terminator et de L’Arme Fatale, avaient le même) devait être rigolo. Non pas que je leur envie d’avoir soixante-douze ans en 2022, cela dit. L’une de mes grandes interrogations dans la vie, qui me perd dans mes pensées lorsque je m’ennuie, c’est de me demander ce que ça faisait d’avoir mon âge à une autre époque. Qu’elle soit lointaine ou relativement récente. Ça faisait quoi d’avoir vingt ans en 1990 plutôt qu’en 2005 ? D’avoir trente-sept ans en 2000 plutôt qu’en 2022 ? Est-ce qu’ils étaient aussi paumés que moi, ces gars et ces filles qui voyaient la quarantaine s’approcher en même temps que le nouveau millénaire ? Espéraient-ils mieux, étaient-ils plus optimistes que moi, parce qu’ils n’avaient pas encore traversé les crises (climatiques, politiques, économiques) qui secouent nos existences depuis quelques années ? Ou bien traversaient-ils eux aussi leurs propres crises, que nous avons occultées depuis, qui faisaient que ce n’était ni mieux ni pire qu’aujourd’hui ?

 

Avec l’hiver qui arrive, le moral dans les chaussettes en novembre et le froid qui commence peu à peu à pincer à mesure qu’on n’ose toujours pas allumer le chauffage, un de mes questionnements spécifiques du moment, c’est de me demander si les gens qui ont une vingtaine ou une trentaine d’années de plus que moi avaient autant de médicaments dans leur quotidien que moi. Digéraient-ils encore les pâtes et le pain à quarante ans, ou bien avaient-ils déjà, comme on le nomme aujourd’hui, le mal du siècle des bobos urbains (l’intolérance au gluten, ou au lactose, ou à à peu près tout ce qu’on trouve facilement dans les commerces alimentaires) ? Essayaient-ils de manger plus de fibres et de légumes mais avaient en fait encore plus mal au bide que quand ils mangeaient du fast food ? Chopaient-ils toutes les rhinopharyngites qui passaient à cause de leurs poumons affaiblis par la pollution, ou développaient-ils enfin une immunité aux cochonneries respiratoires ?

 

 

Parce que, pour ma part, j’ai l’impression d’être un cliché urbain de 2022. Outre la Prep, j’ai l’impression d’être quasiment toute l’année dans une forme de traitement, curatif ou préventif : contre les traditionnelles angines de l’hiver (4 ou 5, en général, entre septembre et mars), les rhumes qui passent, les problèmes digestifs, les maux de crâne, les cures de Berocca pour booster l’immunité à l’approche de l’automne, les gélules à la con qui promettent monts et merveilles grâce aux vertus naturelles du charbon, du thym, de la sauge ou de je ne sais quelle plante… Quand on arrive au moins de janvier j’ai l’impression que mon haleine sent le bouquet garni. Il y a là-dedans des trucs dispensables, j’imagine, que je prends surtout pour me rassurer ou pour me reconstituer une santé « bio », en préventif ou quand je me sens patraque mais pas assez malade pour passer chez le médecin (c’est devenu une telle galère d’obtenir un rendez-vous rapidement, de toute façon, que je ne m’aventure sur Doctolib que quand je suis vraiment obligé). Mais il n’y a plus beaucoup de jours dans l’année où je ne prends vraiment aucun médicament.

 

Comme tout le monde, cette omniprésence de la chimie dans ma vie m’inquiète parfois : est-ce utile, inutile, ou carrément nocif ? Est-ce que je serais perclus de rhumatismes et de douleurs abdominales si je n’avais pas une béquille alimentaire de pilules, compléments alimentaires et autres vitamines en micro-dose ? Je suppose que non. Mais les pilules aux herbes médicinales pour espérer éviter au moins un des rhumes de l’hiver me rassurent, c’est comme ça. Cette sensation de vieillir « assisté » par la chimie, pour éviter le VIH, les indigestions et les pharyngites, me donne la double impression de m’illusionner sur mon contrôle sur ma vie, ma santé et ma mortalité, et de réussir quand même à limiter un peu les dégâts. Mais sont-ce les dégâts des antibiotiques et produits transformés présents depuis toujours dans mon alimentation, ou les dégâts de ma propre hygiène alimentaire défaillante ? Est-ce que je ne devrais pas changer d’autres choses avant de m’équiper en cures de trente jours de gélules stupides au moindre changement de température ? Cet hiver, en tout cas, c’est reparti pour les cures d’échinacée et de levures, pour lutter contre ce tube digestif qui ne veut plus digérer et contre ce système respiratoire qui attrape toutes les saletés qui passent dans l’air (sauf, bizarrement, le covid, jusqu’à présent).

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