Les derniers jours de Twitter

 

 

Le vendredi 18 novembre, il y avait une ambiance de fin du monde sur Twitter. Le réseau social est depuis une dizaine d’années (un peu plus, vu que Twitter a été créé en 2006, mais il est vraiment devenu « mainstream » dans les années 2010) une caisse de résonance de l’actualité, adoubée par les entreprises et les gouvernements, puisque bon nombre de célébrités et ministres y font directement leurs déclarations publiques pour qu’elles soient ensuite récupérées et commentées par la presse. Une caisse de résonance avec un tropisme autrefois CSP+ parisien, mais avec désormais plein de « bulles » de filtres, de bots, de communautés plus ou moins bien organisées autour de centres d’intérêts, de localisations et d’orientations politiques variées. Le temps où une TL francophone tournait systématiquement, de près ou de loin, autour de l’écosystème com et médias parisien, est bien révolu.

 

Twitter est l’un de mes réseaux sociaux préférés. C’est celui où je vais, par défaut, pour lire des trucs : il y en a sans cesse de nouveaux, et je suis sûr de trouver en moins de deux minutes un article à lire, un meme qui va me faire marrer. Twitter a mauvaise presse, beaucoup le considèrent comme toxique, et je vois bien ses défauts, mais en dépit de mon profil public suivi par son lot de bots et de comptes pornos ou juste bizarres, j’y conserve une timeline assez maîtrisée, je n’y ai jusqu’à présent pas subi de cyber-harcèlement, et je m’y amuse la plupart du temps. Je n’y vais que quand j’ai envie : pour commenter ou suivre les commentaires d’une émission stupide du genre Koh Lanta ou Miss France, pour partager une pensée ou un moment de vie dont je pense qu’ils feront réagir, pour retweeter des choses qui me font réagir ou rire, pour répondre à des gens (que je connais généralement uniquement sur Twitter)… Je ne prends que rarement la peine de sortir de ma TL pour aller commenter la publication d’un inconnu, sauf si je trouve le contenu « abusé », mais je me doute bien que quand un tweet a déjà reçu des centaines de commentaires outrés, le mien ne va pas apporter grand-chose au débat, et surtout pas diminuer la sensation de harcèlement en meute que doit ressentir l’émetteur du tweet de base. Parfois, l’émetteur en question est probablement un sale con, mais se ramasser un shitstorm dans les dents ne le fera probablement pas changer d’avis. Au mieux, ça soulage ceux qui l’insultent. Au pire, ça le victimise, et son propos passe de « y’en a marre de voir des LGBT dans les séries Netflix » à « vous voyez, les gauchistes woke prétendent être le camp du bien mais j’ai subi une vague de cyberharcèlement juste pour avoir donné mon avis ouin ouin ». Bref, débattre sur Twitter ne sert pas à grand-chose et ne soulage à mon sens que des pulsions d’énervement face à des énormités, dans un monde où la parole de crétins a désormais autant de valeur que celle de personnes réfléchies, et où l’extrême-droite a tellement matrixé l’opinion et le concept de liberté d’expression que la moindre idée vaguement progressiste devient du péril wokiste ou de l’éco-terrorisme, que les faits qu’on prenait pour acquis (les vaccins fonctionnent, le racisme c’est mal, la Terre est ronde, le fascisme n’est pas une option politique souhaitable) sont réduits au rang d’opinion parmi d’autres, et que voter pour un programme de gauche aux élections te fait carrément « sortir du camp républicain ». A quel consensus espère-t-on parvenir, 280 signes par 280 signes, sur des bases pareilles ?

 

Mais le 18 novembre 2022, avec une nouvelle vague de démissions à la suite de la reprise en main de l’entreprise Twitter par Elon Musk et de sa vision managériale et éthique, l’équipe restant aux manettes est devenue tellement réduite que l’on a craint un pur et simple crash du site, de l’application et de tout ce qui fait et a fait Twitter. Quelques jours après, ce n’est toujours pas fermement démenti. On s’attendait d’un instant à l’autre à ne plus pouvoir tweeter, à perdre ses archives, à voir son compte disparaître et ses identifiants de connexion ne plus fonctionner, à ne plus recevoir de notifications, à ne plus voir sa TL se mettre à jour… Le hashtag #RIPTwitter a fait vivre cette journée bizarre sur le réseau, qui a aussi été une journée d’étrange sur-activité des twittos. Il y a eu beaucoup de vannes, puisque c’est dans l’ADN de Twitter, mais aussi des choses plus émouvantes. Des twittos qui rendaient hommages aux rencontres qu’ils avaient faites grâce à leurs tweets. Des invitations à se retrouver ailleurs, sur Mastodon notamment. Des tweets d’adieux, des confessions ultimes avant que tout ne disparaisse. C’était une chouette ambiance.

 

Je ne pense pas vraiment que Twitter peut disparaître pour de bon. Il va probablement y avoir des changements, certainement en mal ou en moins bien, vu les annonces d’Elon Musk et sa compréhension très bancale de ce qu’est son joujou à 44 milliards de dollars. Peut-être qu’on va devoir payer pour garder nos archives, comme on nous propose désormais de payer pour avoir une bulle bleue de compte certifié (initiative mercantile puérile et stupide qui a généré de nombreuses usurpations d’identités, notamment de groupes pharmaceutiques, avec des conséquences boursières bien réelles), pour soulager la mémoire des serveurs de Twitter. Peut-être qu’on pourra enfin modifier un tweet post-publication et que ça va générer de nouveaux rebonds et diffusions de fake news. Peut-être que Twitter va partager son quasi-monopole du micro-blogging avec des Mastodon, Reddit, Bluesky, Discord, où les internautes migreront par grappes pour reconstituer des communautés et des bulles dans de plus vertes contrées. Mais Twitter, je pense, ne disparaîtra pas. Et Twitter restera toujours le pionnier, le plus ancien, celui où on a tous nos souvenirs, nos réflexes et notre TL qu’on a patiemment construite à travers les années  (la preuve que c’est un vrai frein : beaucoup de migrations vers Mastodon avec des bots pour dédoubler et claquer sa TL Twitter sur sa TL Mastodon : les gens ont quand même envie de retrouver leurs copains twittos, même s’ils doivent le faire ailleurs que sur Twitter).

 

Mais comme lors des événements un peu exceptionnels et, il faut bien le dire, dramatiques (13 novembre 2015 et autres traumas collectifs), Twitter s’est transformé, alors qu’on pensait que c’était son dernier jour, en un gigantesque centre de ressources pour comprendre ce qui se passait en direct, se soutenir et se rassurer entre nous, rire et partager des souvenirs et discuter de l’avenir. Que ce soit un avenir où on se retrouverait tous, ailleurs, pour poursuivre nos échanges, ou bien un avenir où on abandonnerait Twitter et ses équivalents, et où on récupérerait tout ce temps disponible pour ne pas, justement, aller se réaliéner ailleurs. Et un outil qui permet ça ne peut pas être complètement toxique.

2 thoughts on “Les derniers jours de Twitter

    • Vinsh

      novembre 28, 2022 at 11:01

      J’y suis (tu m’as trouvé entretemps), mais c’est vrai que je ne fais aucun effort, j’ai la giga-flemme de recommencer à zéro ailleurs. 🙁

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