Dans six semaines, je serai en France. Je devrai tout recommencer. Trouver un job. Trouver un logement. Trouver une ville où vivre. Ces trois dernières années de vie auront fait sérieusement dérailler le train-train tranquille de mon existence. J’ai longtemps espéré ne pas avoir fait tout ça pour rien. Qu’à un moment donné, à force d’efforts, les planètes s’aligneraient, et que détruire ma vie d’avant m’aura projeté sur de nouveaux rails, dans une nouvelle dynamique, pour une nouvelle vie. Au lieu de cela, je vais repartir à la case départ. Vingt-trois cases en arrière. 18 ans, chez mes parents. Mais à 41 ans. Les gens de mon entourage ne se rendent pas forcément compte de l’angoisse et de la honte qui sont les miennes depuis plusieurs mois. Ils voient la surface de la vie en Californie, et pas l’anxiété résultant de mes choix de vie complètement stupides. Ou alors, ils le voient, mais ils l’occultent, un peu gênés aux entournures, parce qu’ils ne peuvent rien faire pour moi et parce qu’au fond, ils voient bien que je ne peux reprocher ma situation qu’à moi-même. Je ne parviens pas à me pardonner, parce que je n’arrive pas à réparer ce que j’ai gâché. Je n’ai rien construit de mieux, ou même de vaguement valable, pour justifier tout ce à quoi j’ai renoncé il y a trois ans. Il y a des amitiés que je ne réparerai jamais. Et d’autres qui sont toujours là mais plus tout à fait les mêmes. J’ai du mal à accepter que les choses s’abîment. Une part de moi voudrait qu’elles restent toujours les mêmes, ou à la rigueur qu’elles s’améliorent et s’enrichissent sans cesse. Mais les regarder avec leurs cicatrices et leurs bouts fêlés, ça me flingue. Surtout si je n’ai pas l’impression d’avoir abîmé les choses pour aller vers un mieux. Ces gens qui m’ont pardonné, et ceux qui ne l’ont pas fait (et je ne peux pas les en blâmer), ça va être si dur de leur faire face, en France, avec le bilan désastreux de ma midlife crisis. Peut-être qu’il faut que je rentre parce que je ne peux pas les fuir éternellement. Mais j’aurais voulu réparer quelque chose ces deux dernières années. Le boulot, l’argent, l’amour, la sensation d’être là où je dois être dans ma vie. Pour me dire que je n’ai pas fait dérailler ma vie pour rien. Pour me sentir moins honteux. Je n’ai rien réparé de tout ça avant de rentrer faire face à mon passé pour le regarder rire de ce que je suis devenu. Il faut croire que ça ne marche pas comme ça, le karma.