« tu perds ton temps »

Je le dis depuis le début de la convalescence de mon père : mes parents ont besoin d’un accompagnement psychologique. Se confronter au cancer et à la manière dont il bouleverse leur vie, probablement pour toujours, cela mériterait du soutien, au-delà de celui des enfants. Les amis ? Comme à chaque épreuve de vie, mes parents se renferment sur eux-mêmes. Il y a vingt-cinq ans, quand mon père a dû fermer sa boîte et licencier ses salariés puis recommencer à zéro en auto-entrepreneur, avec plusieurs mois de chômage et de galères à la clé, soudain leur vie sociale s’était vidée. Plus personne à la maison le soir. Plus d’apéros. Juste eux deux, nous quatre, et très peu de contacts avec l’extérieur. Chez mon père, je crois que c’est une pudeur, un embarras. Chez ma mère, c’est davantage une posture de défiance, face à ce qu’elle imagine être de la curiosité malsaine et des ragots, et elle ne veut simplement pas servir ça aux gens, amis ou non, alors dès que quelqu’un pose une question de trop elle l’envoie paître si violemment que la personne ne rappelle pas et attend qu’elle revienne, parfois des mois plus tard.
Depuis l’opération et l’ablation de la tumeur, une nouvelle chimio a commencé, et cette fois-ci c’est costaud. Mon père est crevé pendant plusieurs jours après chaque session, et il dort beaucoup. Cela agace prodigieusement ma mère. Depuis la retraite, elle ne s’était jamais retrouvée nez à nez douze heures par jour avec lui. Il avait basculé en régime de semi-retraite en continuant à se rendre à son atelier tous les jours, et donc il n’y avait pas beaucoup de différence entre bosser et être à la retraite dans sa vie quotidienne. Mais maintenant, c’est fini. Passer douze heures par jour dans le cambouis sous des voitures ou des camions, ce n’est plus possible. J’avais prévenu ma mère dès le début, quand on a su que c’était un cancer : “Papa ne s’intéresse à rien. Il ne se définit que par son boulot. Il y est tous les jours de l’année. Et là, il va perdre ça. Comment est-ce qu’il va meubler ses journées désormais ? Il n’aime pas lire, il n’aime pas le cinéma, il n’aime pas voyager. Il est alcoolique mais il est diabétique, et boire n’est pas un loisir en soi. Depuis qu’il a son diabète on galère à lui faire des cadeaux de Noël parce qu’on ne peut plus lui offrir de trucs liés au whisky ou au vin. Mais il restait le boulot, la mécanique, les bagnoles. Si on retire ça il reste quoi ? Si vous ne vous faites pas accompagner par un psy, dans six mois il sera toute la journée sur le canapé en train de regarder la télé, en mode convalescence, parce qu’il n’aura rien trouvé d’autre pour s’occuper. Et quand il ne sera plus malade, il n’aura plus assez d’énergie pour reprendre sa vie d’avant, et il va rester en mode EHPAD à la maison, à regarder des conneries à la télé. Non pas que ce soit un problème en soi, mais dans son cas ce sera probablement un symptôme de dépression. Vous devez vous pencher rapidement sur la question.”
On est presque un an après et bien sûr ils ne se sont pas penchés sur la question. Ils ont été bien occupés par le parcours médical, évidemment. Mais maintenant ma mère est agacée par la présence de mon père sur le canapé du matin au soir, à regarder des jeux télévisés à la con en somnolant. Je pense que quand la chimio sera terminée, quelle que soit l’issue, elle va lui botter le cul hors de la maison, même s’il doit aller faire la sieste à son atelier. Mais quand j’évoque de nouveau le besoin de se faire accompagner psychologiquement quand on traverse une épreuve qui change la vie comme ça, surtout quand on a une tendance naturelle à s’isoler plutôt qu’à s’entourer quand on est en galère, mon père botte en touche, et ma mère me répond “Tu perds ton temps, Vincent. C’est pas notre truc, les psys, lâche-nous avec ça.” On ne peut pas aider les gens contre leur gré, alors je les laisse tranquilles avec ça, maintenant. Mais dans quel état vais-je les retrouver fin juin…

2 thoughts on “« tu perds ton temps »

  1. Matoo

    mai 7, 2026 at 9:57

    Ma mère trouve ça super bien pour les autres, mais alors pour tout le monde sauf pour elle. 😀 😀

    • Vinsh

      mai 7, 2026 at 9:05

      Ce qui n’est pas absurde, hein. L’enfer c’est les autres. Si tous les autres cessent d’être névrosés et toxiques, alors le monde sera un endroit agréable pour elle !

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