malentendu

Je sous-estime la manière dont les trois dernières années de ma vie ont impacté mes parents. Ou alors, je ne leur ai pas raconté assez de détails, pour les épargner, ou peut-être par crainte de devoir gérer leur réaction. Mais aujourd’hui je les découvre beaucoup plus touchés par ma relation toxique que je ne le croyais. Et surtout, ils sont moins « passés à autre chose » que je ne l’imaginais. Ce samedi, je suis sorti « en ville » pour boire un verre avec un garçon à qui je commençais à parler sur les applis. Rien de sexuel, puisque je n’habite pas là et lui non plus, aucun de nous n’allait être en mesure de recevoir l’autre chez lui, et donc il était convenu que ce serait seulement un verre en terrasse. Pas de quoi fouetter un chat, donc. Comme chaque sortie est accueillie avec une moue désapprobatrice et un soupçon de shaming, j’ai proposé de rendre mon déplacement utile en offrant de faire quelques courses et de prendre une liste de choses dont mes parents avaient besoin, de manière « préventive », parce qu’il ne faudrait surtout pas que je passe un seul bon moment alors que je devrais être en train de trouver un job un samedi après-midi à 16 heures au lieu de feignasser et de mener grand train avec mon coca zéro dans un bar. Quand j’ai un job, je me prends déjà des réflexions dès que j’ai le malheur de poser un RTT ou quelques jours de vacances et de ne pas bosser en semaine, en mode « ah bah c’est bien, la vie est belle » et autres « faudrait pas que t’abuses non plus, ça va pas plaire à ton employeur ». Mais alors maintenant que je n’en ai pas, c’est tout juste si je ne mérite pas la taule pour sortir un samedi après-midi au lieu de m’autoflageller devant mon PC sur le site d’Indeed ou d’aller coller mon visage à la porte vitrée de France Travail en les suppliant de me trouver un job. Bref, je suis allé à mon verre et ai pris soin de faire les courses qu’on m’avait demandé, puis ce garçon et moi sommes allés nous balader un peu en faisant connaissance et en prenant des photos du panorama, et j’avais en tête l’heure, que je surveillais régulièrement, car je savais que plus l’heure du dîner allait approcher, plus les chances qu’un message passif-agressif sur le fait que quand même je prends bien mon temps et qu’il serait temps de rentrer faire pénitence autour du dîner familial apparaisse sur mon téléphone, résumé en un « t’es où ? » ou « qu’est-ce que tu fous encore ? », grandissaient. Et j’imaginais vraiment que le problème, c’était que j’étais dehors, en train de rencontrer quelqu’un, et que « c’est pas le moment », « la priorité c’est de trouver un boulot ». Et ne nous trompons pas : c’était aussi ça. Mais c’était aussi autre chose.

Lorsqu’elle a fini par m’appeler pour m’engueuler parce que la famille m’attendait pour dîner et qu’ils étaient bloqués à cause de moi parce que je n’avais pas ramené le pain (spoiler alert : lorsque je suis rentré personne n’était à table, et d’ailleurs la table n’était meme pas mise), ma mère m’a gratifié d’un mystérieux « Tu te fous de ma gueule, je pense. J’ai un doute, là, je crois que tu te fous de ma gueule. ». En rentrant, je me préparais plus ou moins à une scène de slut shaming, où j’allais me faire accuser d’être allé passer l’après-midi en ville pour tirer un coup (ce qui, nonobstant, aurait été mon droit le plus strict, même si ce n’était pas le cas) et que quand on est au chômage la priorité ce n’est pas ça.

La vérité m’a tellement pris de court que j’ai éclaté de rire : ma mère pensait que je m’étais barré trois heures en ville pour… voir mon ex en cachette. Oui, celui qui vit aux Etats-Unis et à qui je n’ai plus parlé depuis plus d’un an et demi maintenant. C’était tellement grotesque, et dans ma tête, cela sortait tellement de nulle part parce que je n’en suis vraiment plus là, que ma première réaction a été d’écarquiller les yeux et d’éclater de rire à la simple évocation de ce scénario. Ce qui a eu pour effet de l’énerver encore plus, mais bon. Je l’ai rassurée en lui disant que non, vraiment, vraiment pas. Genre no way. Mais ce sursaut de paranoïa, elle s’imaginant que j’en suis encore à faire des cachotteries pour vivre en cachette une relation toxique qu’elle a longtemps désapprouvée, m’a fait me rendre compte que ce chapitre de ma vie n’avait pas connu pour elle de « fermeture » comme cela a pu être le cas pour moi. Parce qu’elle n’a pas vu et pas su tout ce qui s’est passé depuis, une partie d’elle pense que je suis toujours coincé dans cette relation. J’en paie encore aujourd’hui les conséquences, certes, mais il gèlera en enfer avant que je me remette avec mon ex. Pourtant, dans la tête de ma mère, il est encore possible que je retourne vers lui. Parce qu’elle n’a pas vu les dix-huit derniers mois de ma vie. Parce qu’elle n’a pas su comment la rupture s’était passée (et donc qu’elle n’a pas su que pour moi, un point de non-retour avait été franchi qui fait que non, vraiment, je suis bien vacciné là). Parce que je ne lui fais passez confiance pour lui partager les détails de ma vie (qu’elle va spontanément juger et désapprouver) et que du coup elle se retrouve coincée trois chapitres plus tôt, avec des infos périmées. Je ne sais pas s’il faut que j’arrive à me barrer de chez mes parents très vite pour ma santé mentale, ou parce que vivre seul et loin, c’est m’aménager suffisamment de moments de mes journées qui soient « flous » et hors du champ de vision et de contrôle de mes parents pour qu’ils puissent avoir le confort de ne rien s’imaginer du tout.

2 thoughts on “malentendu

  1. Matoo

    juillet 27, 2026 at 4:41

    « Je ne sais pas s’il faut que j’arrive à me barrer de chez mes parents très vite pour ma santé mentale » <— Si si si

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