seras-tu là

Il y a quelques mois, je décrivais la manière dont mes parents avaient tendance à se renfermer sur eux-mêmes face à l’épreuve du cancer. Comment ils avaient coupé les ponts, fait sécession avec beaucoup de leurs amis le temps d’affronter ça. Je disais que je comprenais d’où ça venait, d’une pudeur ou d’une défiance. Et même si se retrouver sans job à 41 ans chez ses parents n’a rien d’un cancer (il serait de mauvais goût de le comparer), force est de constater que j’ai développé au fil de l’été la même stratégie qu’eux, de repli et d’évitement des gens. Je pense que c’est un peu la même chose que pour eux, à la racine de ça : une pudeur, un repli sur l’essentiel, un focus sur ce qu’il y a à faire jour après jour pour s’en sortir, et aussi une envie de se protéger, de ne pas s’exposer au regard des autres, à leur pitié, à leur commisération, à leur approbation ou à leur désapprobation. Juste naviguer à travers ce qu’on traverse, sans se préoccuper de gérer les feedbacks extérieurs. Je comprends et je crois que j’ai toujours un peu compris. Car dans le fond, qu’on le veuille ou non, les interactions avec les autres sont toujours teintées de jugement, d’évaluation, de mesure du degré de bonheur et de frustration qu’on peut déceler chez l’autre. Et c’est cela qui devient ensuite notre verdict, et notre point de départ des conversations avec les autres. “Tu as vu Cédric ? Il va pas fort en ce moment, ils sont en train de licencier dans sa boîte, ça le stresse il a peur de se faire vider dans le prochain plan social.”, “J’ai eu Béatrice au téléphone l’autre jour, elle en a vraiment marre de pas trouver de mec, elle en est à son troisième date foireux ce mois-ci. Mais sinon elle a plutôt la forme.”, “Juliette elle commence à m’inquiéter, ça fait trois mois que je l’ai pas vue à chaque fois que je propose un verre, même le week-end, elle est jamais dispo mais elle donne toujours des prétextes genre elle doit faire le ménage.”. En deux phrases, on est le ragot du mois et on va se retrouver catalogué “lui il est dans une phase pas géniale là”, et ça ne résout rien et ça donne l’impression d’être regardé avec pitié. Classé en cinq secondes dans la catégorie cassos qu’il faudra soutenir autour d’un café quand on aura le temps, peut-être, un de ces quatre. Et j’ai beau prétendre ne pas mettre trop d’égo dans mes relations sociales, ça, je peux pas, ça froisse vraiment mon estime de moi. Je n’ai pas besoin de ça pour avancer dans ma recherche d’emploi et dans les quelques éléments de ma vie qui vont à peu près bien. Le regard des autres ne m’aide pas, ou en tout cas je ne le ressens pas comme ça, et donc je l’évite. Une de mes meilleures amies m’a envoyé un gentil message cet été, avec une ou deux tournures de phrases maladroites à base de “ta vie ne vaut pas moins que la mienne” ou “au moins tu auras essayé”, et du coup la pauvre je l’ai laissée en lu parce que je ne savais pas trop quoi faire de son message. Oui, j’ai remarqué que j’ai essayé. J’avais déjà remarqué il y a un an. Il y a deux ans, aussi. Je n’ai pas vraiment besoin de lire ou d’entendre ça au stade où j’en suis. Alors de tout l’été je n’ai parlé qu’aux trois ou quatre personnes qui ont osé m’appeler, et aux amis qui m’ont reçu lorsque je me rendais à Paris pour des entretiens, dont heureusement ceux sur qui je peux toujours compter. J’ai bien tenté de passer dans les bars du Marais dans l’espoir d’y croiser des connaissances de bar, mais entre les vacances et le renouvellement des habitués, force est de constater que je ne connais plus grand-monde. Et même lorsque c’est le cas, j’ai dit un rapide bonjour et, comme avec tous les autres, j’ai éludé le “alors comment ça va ?” d’un bref tour de la question. Je n’ai rien d’intéressant et de valorisant à raconter, et pour être honnête je peine un peu à “reconnecter” avec Paris. C’est à la fois pareil qu’avant, et complètement différent. Et je m’aperçois que tant que je suis “en crise”, je n’ai rien à attendre de la plupart des gens que je connais, et pas vraiment envie de vérifier si je me trompe. Alors on retrouvera une vie sociale quand on aura à nouveau un job et un appart’, hein.

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera pas publiée. Les champs Nom et Courriel sont obligatoires.

*