Le temps qu’on aura

Lorsque j’ai déménagé à Lyon, il y a quelques mois, je savais que ce serait l’occasion d’aller boire des verres avec l’une de mes anciennes collègues, C., installée ici deux ans avant moi. Dès qu’elle avait su que j’allais débarquer, elle était ravie de la perspective de se recroiser et de bitcher en terrasse comme au bon vieux temps, le vendredi soir à la sortie du travail. Le fait est que, une fois que nos routes professionnelles se séparent, je perds contact avec une grande partie de mes ex-collègues, camarades circonstanciels d’open space dont il faut bien avouer que je ne développe pas trop nos rares points communs pendant nos mois ou années passés ensemble. Je suis toujours assez méfiant, en entreprise, et j’ai appris tôt à ne pas trop prendre pour mes BFF des gens pour qui je ne suis souvent qu’un vague collègue, voire parfois une nuisance si je deviens un peu trop velléitaire quant à mon évolution dans la boîte ou à mes conditions de travail. Cela va de celui qui n’a pas intérêt à ce que tu sois pris en CDI à la fin de ton stage de fin d’études parce que tu vas peut-être au passage piquer le sien, de CDI, à celui qui sait très bien qu’il n’aura son augmentation que quand tu auras libéré ta place (et donc ta paie) dans l’organigramme de la boîte, en passant par celui, légèrement au-dessus, qui pourrait dire un mot en ta faveur à l’approche des primes de fin d’année mais s’en garde bien. Alors on est juste collègues, et on ne laissera pas un « ami » d’open space nous broyer notre coeur mou, merci bien. Ça se passe bien ou pas, mais je préfère en général qu’on en reste à nos projets en commun et qu’on ne s’étale pas trop dans la sphère privée, dont les détails fournissent autant de prises à qui souhaite s’en servir à tes dépens, le moment venu. Ouais, je suis un collègue adorable. Je suis pas méchant, ni hostile, et je ne cherche jamais à nuire, mais je ne tends pas la main qui sera mordue.

 

Pourtant, parfois, les affinités sont plus fortes. Heureusement, car ça rend tout cela un peu plus vivable. Ça a été le cas avec C., dès notre rencontre, ou presque. On a tous les deux ce côté un peu intimidant, pas facile à aborder, parce qu’on en impose un peu physiquement (on est tous les deux « grands ») et qu’on n’en fait pas des caisses en débarquant dans une équipe pour se faire aimer. On ne parle pas le plus fort dans la pièce. On ne rit pas quand c’est pas drôle. On ne cherche pas à devenir la nouvelle coqueluche de l’open space. Cela ne faisait pas de nous les personnes les plus appréciées de nos collègues, mais à terme, on était respectés pour nos compétences et notre capacité à éviter les inévitables dramas, qui surviennent toujours quand quelqu’un pensait qu’on était tous des amis qui se tiennent la main en faisant la ronde autour du monde, et s’étonnait de se prendre une rouste lorsqu’un projet ne se passait pas bien. Le boulot, c’est le boulot. Les amis, c’est souvent plus sains de ne pas avoir besoin de se disputer les promotions avec eux.

 

C. était la meuf la plus drôle de l’équipe à mes yeux, parce qu’elle était capable de cynisme, d’humour noir et de recul sur ce qui nous entourait. On se serrait les coudes aussi, sans avoir beaucoup de dossiers en commun, il y avait une forme spontanée d’entraide entre nous. Lorsque j’avais démissionné, elle était dégoûtée, mais elle avait compris. Et lorsque mon pot de départ eut lieu, je savais qu’on resterait en contact, même de manière sporadique.

 

Comme souvent, depuis que nos DM sont devenus nos moyens de rester en contact avec des gens plus ou moins perdus de vue, ce sont nos réseaux sociaux qui nous ont permis de maintenir le lien. Des vocaux parfois. Des échanges de memes d’agence. Des vœux d’anniversaire. Pas quotidiennement, mais de temps en temps, quand on entendait parler d’un truc qui nous faisait penser à l’autre. « Tu devineras jamais qui a démissionné ! », « Putain cette tête, c’est trop toi », « Nan mais c’est pas vrai, ils font encore des campagnes sponsorisées, eux ?? », « J’te jure, mon pire souvenir de réunion, ce truc »

 

Bien évidemment, en arrivant à Lyon, le fameux verre en terrasse a un peu tardé. On avait nos boulots, nos vacances, nos vies de couple respectives, et de mon côté j’emménageais, je découvrais un peu la ville, je profitais des copains lyonnais… Mon agenda se remplissait vite, chaque nouvelle semaine, et notre pot ensemble n’arrivait toujours pas. Bref, on avait le temps, se disait-on probablement chacun de notre côté.

 

Et puis il y a eu un moment où elle s’est mise à ne plus réagir à mes DM Instagram, généralement des envois de memes et de conneries. Elle les voyait mais ne répondait plus par un emoji ou une vanne ou un « jpp » de circonstances. Elle est occupée, me suis-je dit. Jusqu’à ce qu’elle finisse par répondre, à l’un de mes envois : 

 

« Vincent, je dois te dire un truc, j’ai pas eu le courage avant. Mon copain est décédé il y a trois semaines dans un accident de la route en rentrant du travail. Un mec bourré en voiture lui est rentré dedans. Je suis en Italie là, l’enterrement est jeudi. »

 

Ça m’a mis une claque. Je n’avais rencontré son copain qu’une fois, à un dîner. Sa disparition est évidemment sans conséquences sur ma vie quotidienne, mais le lire comme ça m’a soufflé. C. et son copain allaient se pacser en fin d’année, peut-être se marier après. Ils venaient d’acheter leur appartement ensemble. A nos âges, la mi-trentaine, on ne se voit pas mourir, on n’y pense même pas. On a des projets, un peu de fric pour commencer à les concrétiser si on a eu de la chance, et on se dit qu’on est partis sur des rails jusqu’à nos soixante ans au moins. On ne sait pas le temps qu’il nous reste, ni le temps qu’on aura ensemble.

 

Je l’ai revue, depuis. Un peu plus d’un mois après l’avoir perdu, elle n’était pas en grande forme mais ça allait. Elle allait reprendre le travail. La vie, elle, avait déjà repris. Sa famille, ses chiens, ses proches. Il faut bien reprendre le train en route, après un mois à gérer les sujets purement logistiques et organisationnels liés aux obsèques, aux notaires, aux trucs à régler avec la belle-famille. Mais j’imagine le vertige de se retrouver soudain devant une vie qu’il va falloir habiter autrement que ce qu’elle avait imaginé, pour les quarante ou cinquante prochaines années. Même en vivant « dans le présent », même sans en faire des caisses à se projeter dans ce que « devrait » être notre vie dans dix ou vingt ans, on a quelques vagues images en tête. Mais on n’imagine pas les personnes qui manqueront alors à l’appel. Surtout pas son conjoint.

 

On n’a pas passé la soirée à parler de lui. Je voulais essayer de lui changer les idées. Alors on a bitché sur d’anciens collègues et on a parlé de Lyon, de la fête des Lumières, des fêtes de Noël, des amis et de ce qu’on fait de notre temps libre. La vacuité, l’insoutenable légèreté, pour l’instant, de la vie qui continue et dans laquelle il faudra bien retrouver une place qui la rendra heureuse. Ça ne pèse pas grand-chose, mais j’ai été content de la voir sourire, rire d’une vanne un peu pince-sans-rire, commenter la charcuterie italienne avec son air d’italienne consternée par tout ce qui se dit italien en France. Penser à autre chose quelques instants, alors qu’à ce stade elle a surtout peur d’oublier. J’espère qu’elle sera bien entourée dans les prochains mois, et qu’on passera de nouveau des soirées à la ramener vers le côté léger de l’existence.

Une réflexion au sujet de « Le temps qu’on aura »

  1. Matoo

    décembre 13, 2021 at 1:17

    J’espère aussi qu’elle ira mieux avec le temps. :-/

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