Je verrai toujours vos visages

 

 

« Show, don’t tell », exige-t-on pour juger ce qu’est un bon film. C’est l’art de la mise en scène, celui qu’on attend d’un bon cinéaste, celui qui va peut-être faire la différence entre un film correct et un bon film : l’art de faire vivre une situation ou une information au spectateur plutôt que de la lui dire, de la lui expliquer. Si les trois quarts des scènes d’un film sont des dialogues et consistent à regarder des personnages discuter d’événements et de situations plutôt que de montrer ces situations, alors à quoi bon en faire un film ? Quelle est la valeur ajoutée du cinéma en tant que medium pour raconter cette histoire ? Faites un podcast !

 

Au travail, j’ai des écouteurs, branchés via un port jack sur mon ordinateur. Je m’en sers pour écouter des podcasts ou, parfois, des albums musicaux ou encore des vidéos YouTube, ouvertes dans un onglet de mon navigateur pendant que je travaille sur un autre. Lorsque je fais ça, le genre de contenu que j’écoute tourne beaucoup autour des émissions de chroniques judiciaires, du genre Faites entrer l’accusé. Il y en a plein sur YouTube, ça fait un bon fond sonore, ça s’écoute distraitement sans trop déconcentrer. Et bizarrement, ça s’écoute en se passant très bien d’être regardé. Faites entrer l’accusé, c’est presque un podcast : les éléments de mise en scène sont nuls, ou quasi-inexistants. Et pour cause : une grande partie des récits passent par la voix mais pas par les images, indisponibles, de reconstitutions des crimes racontés. Alors on a droit à des zooms sur des photos des victimes ou des meurtriers, des plans de coupe sans intérêt sur les maisons ou sur les routes ou autres lieux de crimes, des images d’illustration grossière des situations décrites, qu’on imagine récupérées sur des banques d’images : du genre d’un gros plan sur un écran de téléphone portable et une main qui compose un numéro, pour illustrer la phrase « Sans nouvelle de son fils depuis plusieurs jours, Brigitte, inquiète, l’appelle et lui laisse des messages sur son répondeur », ou d’une route longeant une forêt pour illustrer « Sans indications du prévenu, la police organise une battue dans la forêt voisine, à la recherche d’un corps ». On dit, mais on ne montre pas. En tout cas on n’a rien à montrer, alors on montre des trucs illustratifs sans grand intérêt supplémentaire. La voix off se suffit à elle-même. Faites entrer l’accusé, c’est  un « Tell & try to show », mais ça ne  « show » pas grand-chose au final.

 

C’est, a priori, le défaut principal de Je verrai toujours vos visages : à l’écran, ça dit beaucoup, ça ne montre pas. Le film serait lourdement bavard et démonstratif. Mais c’est une critique erronée. Car si les temps forts et morceaux de bravoure du film consistent en effet, majoritairement, en des monologues habités, à regarder des personnages expliquer ce qui leur est arrivé et donner leurs raisons, leurs ressentis, les conséquences que ces histoires ont eu sur eux, il y a bien là un travail de mise en scène. Un travail de mise à hauteur des personnages qui parlent, mais aussi de ceux qui écoutent, et de ce que ça leur fait, d’entendre ça. C’est dans l’humeur des bénévoles qui rient ensemble en faisant du covoiturage, c’est dans le langage corporel d’une victime qui change peu à peu à chaque nouvelle rencontre, c’est dans le changement progressif d’attitude, de manière de parler, de se tenir et de soutenir le regard de l’autre, de l’un des prisonniers, c’est dans le visage d’un agresseur qui se décompose en quelques minutes lorsqu’il commence à comprendre comment ce qu’il a fait ne se résume pas à quelques instants il y a des décennies mais a flingué des vies qui se poursuivent aujourd’hui.

 

Je verrai toujours vos visages est le troisième long-métrage de Jeanne Herry, notamment remarquée pour son deuxième, Pupille, en 2018. Déjà une histoire d’incarnation de rouages administratifs par les vies de personnages pleins d’humanité. Il aborde et met en scène le dispositif peu connu de la Justice restaurative en France, qui propose depuis 2014 à des personnes victimes et auteurs d’infraction (vols, viols, cambriolages, etc.) de dialoguer dans des dispositifs sécurisés, encadrés par des professionnels et des bénévoles. Cela consiste donc à mettre face à face, après les plaintes et procès (ou dans certains cas, lorsque les auteurs d’agression n’ont jamais été identifiés et que le procès n’a jamais eu lieu), soit l’auteur de crime et sa victime, soit des auteurs d’infractions face à des victimes qui ne sont pas les leurs, qu’ils ne connaissent pas, mais qui ont été victimes du même type d’infractions. Le film raconte des histoires dans les deux configurations. Grégoire, Nawelle et Sabine, victimes de homejacking, de braquages et de vol à l’arrachée, se retrouvent ainsi face à trois prisonniers condamnés pour des délits similaires, mais qu’ils ne connaissent pas. Tandis que Chloé (Adèle Exarchopoulos, toujours aussi juste), victime de viols incestueux pendant l’enfance, se prépare à faire face à son frère, dont la peine de prison s’est achevée.

 

On suit les deux histoires à une étape différente, donc : les trois victimes de vols sont face à des condamnés après avoir passé plusieurs mois à préparer cette confrontation et ce dialogue, tandis que l’histoire de Chloé se concentre, justement, sur les mois de préparation avant d’être mise en face de son agresseur (le face à face ne survenant qu’à la toute fin du film).

 

Et même si le film semble parfois souffrir de cette impression de regarder des gens parler plutôt qu’agir, et qu’il manque un peu de ce fameux « Show, don’t tell », c’est précisément là sa qualité. Car le personnage principal de ce film, c’est l’écoute. Il y a ce que racontent les victimes et les délinquants, qui est certes très bien déclamé mais peut s’apparenter à une succession de monologues, mais il y a, en face, une écoute, mise en scène avec délicatesse par Jeanne Herry : ce que cela fait, aux victimes d’entendre les histoires de délinquants, et aux condamnés d’entendre les ressentis de victimes. Peu à peu, on les regarde changer, être impactés par ce qu’ils entendent, développer une empathie, qui fonctionne dans les deux sens et a le pouvoir, peut-être, de tous les faire ressortir grandis. La critique de Libé se demande pourquoi on ne voit pas carrément un numéro vert apparaître à la fin du film pour devenir bénévole au SPIP, tant le film ressemble à un spot TV géant en faveur de ce dispositif. Et c’est peut-être vrai. Il y a un côté très didactique, très « on vous présente comment ça fonctionne », « montrez le film pendant les formations de bénévoles », qui agacera peut-être les cinéphiles puristes ou les véritables bénévoles et professionnels qui font vivre la justice restaurative. Mais j’en doute. Le film emporte le spectateur et une émotion forte est bien là, lorsque les lumières se rallument dans la salle.

 

L’interprétation des acteurs y est pour beaucoup : Dali Benssalah, Leïla Bekhti, Adèle Exarchopoulos pour les moments les plus spectaculaires, peut-être, mais aussi les compositions tout en humanité et en pudeur de Miou-Miou, Elodie Bouchez ou Jean-Pierre Darroussin, mettent le spectateur en empathie permanente, à hauteur d’histoire personnelle, dans une précision et une exigence quasi-documentaire mais aussi des variations de jeu et d’émotion subtiles, qui montrent au moins autant qu’elles disent, par petites touches, comment cette expérience d’écoute et d’empathie les touche, tous, au-delà de ce qu’ils imaginaient en la commençant. Je ne sais pas si le film marchera bien en salles, mais après les sept nominations de Pupille aux César en 2019, nul doute que Je verrai toujours vos visages fera encore parler de lui en 2024. Et qu’il le méritera.

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