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Xenia : crise, fratrie et fraternité

 

xenia poster

 

 

Pános H. Koútras était jusqu’à présent surtout connu, dans nos contrées, en tant que réalisateur d’un nanar décalé culte inspiré par les films catastrophe de série B américaine, qui portait le très parlant titre L’attaque de la moussaka géante, et que personnellement je n’ai jamais vu. Xenia n’est pas dans la même veine, si ce n’est qu’il est porteur de la veine queer qui habitait ses précédents essais. Il s’agit de son quatrième film et, sans en faire un sujet central de l’intrigue, l’homosexualité y apparaît tranquillement, en tant qu’enjeu dramatique en partie, mais de manière tout de même anecdotique au regard de l’histoire racontée dans son ensemble. Un peu à la manière d’un François Ozon, le sujet est là, mais il n’est pas nécessairement au centre.

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Driving (Miss Daisy) Crazy

En voyant ma mère, toute paumée et désorientée, incapable de retrouver la voiture sur le parking d’Ikea ce week-end, et s’accrochant à mon bras pendant que je poussais le caddie de peur de se retrouver larguée aux caisses, je me suis aperçu qu’elle vieillissait. Et encore plus quand, à la nuit tombée et pendant que je conduisais, elle a hurlé à l’entrée d’un rond-point en croyant voir un camion nous foncer dessus, alors qu’il était encore à 150 mètres de nous sur la gauche, et roulait à 30km/h. Ses perceptions changent, elle fait certaines choses au ralenti, elle ne se souvient plus d’où elle a garé sa voiture sur les parkings, elle me dit avec le plus grand sérieux qu’elle aime beaucoup la nouvelle chanson de Céline Dion. Cela fait pourtant un an qu’elle a pris sa retraite, mais ça ne m’avait jamais sauté aux yeux jusqu’alors. Samedi, peut-être à cause du froid ou des visites de plus en plus espacées que je rends à mes parents, je ne sais pas, j’ai eu l’impression, pour la première fois, de ne pas voir la petite ronde irascible (c’est comme ça que je la décris quand je la cherche dans un lieu public « Vous n’avez pas vu ma mère ? Une petite ronde irascible, blonde ? ») (les gens qui l’ont vue ou entendue dans les cinq minutes précédentes pigent de qui je parle, en général) (sa filleule la surnomme Alerte Rouge) qui possède depuis ma naissance (et probablement avant) le don d’impressionner avec sa grande voix, son énergie nerveuse qui fait que les gens la prennent pour une sorte de tornade blanche, et son air pas commode : là, j’ai trouvé qu’elle ressemblait à sa mère, cette petite dame toujours en robe et toute menue, qui marchait lentement et qu’on avait l’impression de pouvoir dégommer d’une pichenette. Mais qu’on avait pas trop envie de contrarier non plus parce que, les années passant, non, elle n’avait toujours pas l’air commode.

Remarque, on s’est émancipés, au moins de ce côté-là : en grandissant, mon frère et moi avons finalement (et très progressivement) osé la contrarier. De manière plus construite que lors du seul bouillonnement de nos crises d’adolescence respectives, j’entends. D’une part, parce qu’on n’a pas trop eu le choix (on est devenus à peu près tout ce qu’elle ne voulait pas) (ce qui engendre bon nombre de discussions pour tenter de justifier les sommes de décisions, incompréhensibles pour elle, qui ont fait de nos vies d’adultes ce qu’elles sont aujourd’hui). D’autre part parce que, à mesure que nous la dépassions en taille, elle a commencé à un peu moins nous intimider, et qu’on a même fini par trouver ses emportements assez drôles. Enfin, moi en tout cas. Désormais, quand je rentre chez mes parents et que chaque conversation consiste à chercher un pou, une anecdote à désapprouver ou une conduite à reprocher, je fais face à trois choix : essayer d’argumenter, fermer l’oreille et laisser passer l’orage d’un air absent, ou me moquer. L’option pour laquelle j’opte est assez variable, mais au moins, il y en a plus d’une, ce qui n’a pas toujours été le cas. Quand j’étais gamin, si ma mère se mettait à crier, je rentrais la tête dans les épaules, courbais le dos, voire me protégeais carrément le visage en prévision d’une gifle. Alors qu’elle n’a jamais levé la main sur moi. Elle se vexait, d’ailleurs, quand ça arrivait, parce qu’elle se disait que j’avais peur d’elle. Maintenant, quand je dîne chez mes parents et que le ton monte de son côté de la table, je me mets à grogner en montrant les dents, et à aboyer. Mon frère le fait aussi parfois. Ce qui a pour conséquence de nous faire passer pour des débiles lorsqu’il y a des invités. Quelle idée, aussi, de recevoir des invités en même temps que moi. Mais à la guerre d’usure, trois mecs un peu crétins qui se serrent les coudes contre une seule femme, aussi control freak soit-elle, que veux-tu qu’elle gagne, la pauvre ? Hu hu.
Tout cela pour dire qu’en grandissant, on est de moins en moins impressionné par ses parents, à mesure qu’ils perdent leur supériorité physique et qu’on se détache un peu de leur avis. Jusqu’au jour où l’on se rend compte qu’ils sont vieux, ou pas loin, et que le jeu de taquinerie et la bataille de territorialité devraient peut-être cesser. Ou alors, cela ne cesse jamais, parce que c’est comme ça que la relation parent-enfant fonctionne. Mais se défend-elle aussi bien qu’avant ? A-t-elle jamais joué au même jeu que toi ? Ses armes sont-elles les mêmes que les tiennes ? Et mon père, l’arbitre de chaise, connaît-il les règles du jeu ?
Il y a une métaphore militaire coincée dans mes relations avec mes parents depuis une vingtaine d’années, et depuis le parking d’Ikea je me demande si je ne suis pas simplement en train de maltraiter Miss Daisy depuis l’adolescence, en fait.
Du coup, je ne lui ai pas trop expliqué qui étaient ces Scissor Sisters pour le concert desquels je devais partir comme un voleur dimanche midi. C’est déjà bien assez compliqué comme ça de lui expliquer qui est Lady Gaga ou les raisons de la longévité de la carrière de Britney Spears (bon, ok, elle ne me parle jamais de ça, il faut que j’amène moi-même subtilement le sujet sur le tapis) (genre jamais, en fait). Mais bon, tu m’as compris. Si ma mère commence à ressembler à une mamie, ça veut dire qu’elle sera bientôt encore plus à la ramasse avec moi, mes contradictions et tous les aspects de ma personne qu’elle ne veut peut pas comprendre. Et dans ce cas, à l’image de mes visites désormais bimestrielles, il vaudrait peut-être mieux pour tout le monde que je lui fiche un peu la paix. Sale gamin.

La dernière rentrée

Ce week-end n’aura pas seulement été marqué par l’interview de Mylèèèèèène déclarant à Claire Chazal qu’elle la trouve « très jolie et très sensible (contrairement à cette p*te arriviste de Laurence Ferrari qui a piqué la place de PPDA et qui a refusé de me recevoir en plateau)« . Non, il n’y a pas eu que ça. Il y a aussi eu une étape cruciale de ma vie familiale. Depuis hier soir, dimanche 31 août 2008, mes parents n’ont officiellement plus de moutards à la maison. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour ma mère ça veut dire beaucoup. Vous n’avez pas d’enfant, ma brave dame? Bon, vous avez au moins été le lardon ou la lardonne de quelqu’un, non?

Bref, en nous voyant partir pour Paris, et avec la perspective de se retrouver seule, nez à nez avec mon père en rentrant, pas pour la première fois, mais d’une certaine manière de façon définitive, elle nous a fourgué la moitié du contenu du frigo de peur que nous nous laissions mourir de faim. Car si le frangin roule sa bosse hors de la maison depuis un bail, nous avons bien cru que nous ne réussirions jamais à le sortir du lycée. Et puis, en juin dernier, il a vaguement bachoté son bac, et il l’a eu, l’enfoiré. Du premier coup, en plus. Comme quoi, l’appeler « Dunaze » pendant des années aura porté ses fruits: il a dû avoir envie de me/nous prouver le contraire. Et le voila propulsé dans la vie étudiante en ce beau 1er septembre, dernier d’une fratrie de deux où il a fallu, comme votre serviteur, trouver une place et une identité. Le cancre sympathique contre le balai dans le c*l, je vous laisse imaginer la répartition de ces rôles, bien sûr.

Toujours est-il que la scène d’hier soir m’a, un peu, rappelé l’un des plus agréables films qu’il m’ait été donné de voir en cet été qui s’achève: Le premier jour du reste de ta vie, de Rémi Bezançon, qui est déjà sorti il y a un bail mais que je vous encourage à voir si vous en avez l’occasion (et pas seulement pour la chanson de Daho). La première scène du film, avec le départ de l’aîné pour sa piaule d’étudiant et la môman qui cherche à le retenir, était un peu du même accabit que mein Mutter retardant notre départ en cherchant ce qu’elle pourrait bien nous refourguer de plus pour perdre encore quelques instants. Vous me direz que j’étais le premier à partir, comme dans le film, et que la scène aurait dû me faire penser à moi. Mais en fait non, quand je suis parti de la maison il y a cinq ans, mes parents sont venus aménager mon premier appartement avec moi à Bordeaux et m’ont lourdé sur place, ce qui finalement ressemblait plutôt à une arrivée en colo. Donc non, je n’ai pas eu droit à la larmoyante scène de chantage affectif pour m’empêcher de passer le seuil de la porte. J’ai eu droit, en revanche, à la scène d’adieu, avec voiture qui s’éloigne à l’horizon et Mère qui reste scotchée à sa fenêtre pour me regarder devenir tout petit au bout de la rue.

C’était vachement émouvant aussi, en fait.

Comme quoi, les parents, faut savoir les abandonner à temps, sinon, c’est qu’ils ne vous laisseraient jamais partir, ces zèbres-là. Si j’étais resté au patelin avec eux, je passerais mes samedis soir au Macumba situé à 60km de là, je roulerais bourré pour y aller, j’aurais une majorité de potes agriculteurs et je voterais fièrement Sarkozy en crachant sur les feignasses aux 35 heures et les racailles que personne n’a jamais vues au patelin… Non pas que mes parents soient comme ça, mais bon, l’environnement, vous savez ce que c’est, ça déteint.

Mouais. C’est rare, mais je suis d’accord avec ma mère. Il était temps que mon frère se barre de là.

Famille, vous m’aimez?

Ce post a failli s’intituler « Let’s go tou ze repêches ». Mais le destin est facétieux. Ou alors nous sommes des bêtes, c’est au choix. Je n’ai appelé personne hier soir, si ce n’est ma pauvre mère qui se rongeait les ongles jusqu’au coude. Et mon père aussi. Mais ça a donné ça:

Il décroche…
– Ouais?
– Allo Père? C’est moi.
– Mouais?
– Je t’appelle juste pour te dire que j’ai eu mon année!
– Ah. C’est bien. Une chose de faite!
– Ouais, ouais.
– Pas d’oral à repasser, rien?
– Non, rien. Tous est passé.
– Bon, bah c’est bien… Allez, Salutas!
– Oui, euh… Au fait… *tut tut tut*

Contrairement aux apparences, on progresse. Il se trouve que nous avons peu en commun. Aucun de nous ne le vit mal, il me semble. Mais hier soir, au lieu de rester pendu au téléphone pendant trois heures (ce que j’adore faire, pourtant), j’ai regardé Canal +. Décidément, je m’accoutume dangereusement à cette chaîne. Le rapport, me demanderez-vous? Le film d’hier soir, c’était C.R.A.Z.Y, de Jean-Marc Vallée. Vu en version hâchée grâce à l’orage. Eh oui, suis en zone de vigilance orange de Météo France, moi! Si Pirouette veut progresser en accent québecois avant août, il faut qu’elle regarde ce film! Entre le son, leur accent et ma surdité, on a failli ne pas y arriver!

J’avais loupé ce film au moment de sa sortie. Pas eu le temps. Au début, l’histoire de ce jeune héros en quête d’identité, Zachary, je me disais que ça allait me renvoyer à moi. En fait, pas du tout. Père autoritaire, mère pieuse et aimante, frères beaufs et hostiles. On n’est pas tout à fait chez moi, déjà. Mais quelque chose me dit qu’à 20 ans près, on n’est pas passés bien loin… C.R.A.Z.Y, ce sont les initiales des quatre frères Beaulieu, dans leur ordre de naissance. Zachary, le Z, c’est le garçon qui a peur de décevoir, dans une famille où il détonne un peu, son père qui semble être tout pour lui. Le film se déroule essentiellement entre eux, dans une guerre qui commence dans l’enfance du fils, lorsque son père le surprend en train de pouponner le petit dernier avec la robe de chambre et les bijoux de sa mère. Une guerre déclarée par Zachary sans le vouloir, lui le « fif » qui va mettre presque tout le film à s’accepter. Le fif, ici, c’est le pédé, la tapette. Plutôt crever que d’en être une. La guerre est ouverte entre Zach et son père, qui ne peut pas accepter cette perspective, mais aussi et surtout entre Zach et lui même. C’est là que le film nous pose le plus de questions, vu de 2007. Jusqu’où aller pour continuer à être aimé? Carrie Bradshaw demande dans un épisode de Sex and the City (on a les références qu’on peut) « A partir de quand l’art du compromis devient-il compromettant? ». C’est la question soulevée ici. Zach va se refouler, essayer d’être le plus conforme à ce qu’on attend de lui, tout en se réfugiant dans la musique, l’imagination… et quelques écarts. Son aventure le mènera loin (Jérusalem, ce mec qui ressemble un peu au Christ, le désert), et ne pourra connaître de fin pleinement heureuse. Une des dernières scènes du film, autour de la musique de Patsy Cline Crazy, qui ne donne pas tout à fait son titre au film mais presque, est vraiment poignante. Si l’on ajoute à cela une belle BO et une ambiance qui réussit à être drôle dans la tension, on tient un bon film. Je suis en manque de ciné, en ce moment, à trop déserter l’UGC… Une histoire père-fils qui marche et qui convainc, même les nuls de la relation père-fils comme moi, ça fait donc du bien à la cinéphilie.

Mon père n’est pas le centre de ma vie, je ne vis pas pour ne pas le décevoir. Ma mère, en revanche, a très mal vécu le fait d’avoir un fils « fif ». Personnellement, je crois que ce n’est toujours pas complètement digéré pour elle. Mais il vaut mieux cela que de perdre son enfant, alors elle fait avec. Pas forcément évident dans les années 70. Lorsqu’elle l’a su, c’était la fin de la première année. Et le lendemain, comme hier, les résultats sont tombés et je lui ai annoncé que j’avais mon année. « Tu crois que ça me console? », m’a-t-elle répondu. Ce qui s’est passé à cette époque, je ne l’oublierai jamais parce que ça concrétisait tout ce que j’avais craint depuis l’âge de 15 ans. Depuis, ça va mieux, et je suis heureux qu’on n’ait pas eu à en passer par les mêmes douleurs que Zach et son père. Jusqu’où se haïr, se refouler, se refuser? Je n’ai jamais voulu jouer à ça, je n’ai jamais eu honte, je ne me suis pas fait horreur ce fameux matin de 2000 où tout est devenu clair. Je n’ai pas lutté contre moi. L’histoire de C.R.A.Z.Y n’a pas été la mienne, pour une question d’époque, mais aussi pour une question de caractère. Mon père est laxiste, ou nous laisse faire notre chemin, ou s’en tape. Peu importe. J’aime autant. C’est le rôle qu’il a choisi, et si cela peut représenter un handicap aux yeux de certains, au bout de 22 ans, c’est seulement devenu une fierté de moins à flatter. Une contrainte de moins, en somme.