Le camp du bien

Hier soir, j’écoutais un Twitter Space qui avait commencé, avant que je ne m’y connecte, à dégénérer autour d’un débat récurrent au sein de la large communauté LGBT+ : celui de la « bonne image », notamment celle des hommes gays, qu’il faudrait renvoyer à la société entière pour s’en faire accepter, et ne pas s’étonner ensuite de subir des remarques homophobes ou des agressions si on a « provoqué » les homophobes en étant trop efféminés, trop militants, trop « milieu », trop que sais-je encore.

 

On m’a proposé plusieurs fois d’intervenir dans ce Twitter Space, mais je n’aime pas trop parler de vive voix en ligne, je ne laisse jamais de vocaux dans les DMs Instagram ni même de messages sur les répondeurs. En-dehors des appels en direct au téléphone et des quelques visios qui peuplent ma vie quotidienne, la dimension « vocale » a pour ainsi dire disparu de mes usages numériques. Je préfère lire, regarder, écouter. Écrire à la rigueur.

 

L’autre raison pour laquelle je ne suis pas intervenu dans ce Twitter Space, qui avait globalement viré au pugilat contre un pauvre type quadra qui avait tenté d’expliquer qu’il n’acceptait pas les gays efféminés et les homos urbains trop intégrés dans le « milieu », c’est que je serais probablement monté dans les tours avec les autres, n’apportant qu’une voix de plus dans la même direction qui, à la fin, a poussé le pauvre type à quitter le Twitter Space en claquant (virtuellement) la porte, se sentant isolé, houspillé et plus très loin d’être harcelé en meute. Ce mec nous recrachait les trucs habituels sur la respectabilité, les gays hors milieu qui seraient soi-disant méprisés et déconsidérés par les gays « élitistes » de la gauche bien-pensante des grosses métropoles qui ont des bars gays pas trop moribonds et qui seraient donc « du milieu », et tout le monde lui mettait le nez dans son caca, se coupant mutuellement la parole (les aléas du direct et de ce format Twitter Space où, une fois qu’on a la parole, on peut la prendre n’importe quand, au risque de la prendre en même temps qu’un autre) et ne le laissant plus vraiment en placer une. Je n’ai pris la parole qu’après, quand c’était plus calme. La partie clash m’évoquait plus une émission de radio, ou une discussion houleuse à la table d’à côté dans un café : être auditeur est suffisant.

 

Ce qui me gêne dans ce genre de scène, à laquelle j’assiste plusieurs fois par an à l’occasion de discussions en soirée, de débats sur Twitter sur qui a le droit ou non de venir à la Pride en juin et dans quelle tenue, ou de repas de famille où l’on nous somme, nous les pédés de service, de montrer patte blanche et de justifier d’une forme de respectabilité dans nos vies sociales et sexuelles (et, bien souvent, même si je n’en suis pas très fier, je montre patte blanche et je fais poliment abstraction des aspects de ma vie gay qui pourraient « choquer » mes parents) (preuve qu’on n’est jamais complètement immunisé contre l’homophobie ambiante, aussi revendicatif soit-on), c’est qu’elle s’avère souvent prévisible, dévoreuse d’énergie, rude pour les nerfs, et au final vaine. Ce mec, en se déconnectant brutalement du Twitter Space où tout le monde lui aboyait dessus pour lui faire comprendre que les petits pédés clubbeurs, les vieilles tarlouzes citadines scotchées à la terrasse du Cox et les trans engagés dans les milieux associatifs n’avaient pas de comptes à lui rendre ni de passeport de « bonne image » à lui présenter pour mériter son respect et la sécurité face aux attaques homophobes, nous a coupé la chique. Ce n’était pas une victoire pour lui de nous planter comme ça, à bout de mots et d’arguments, seul chez lui à parler à cinq inconnus sur son smartphone. Ce n’était pas une victoire pour nous, non plus.

 

Face à des mecs qui pensent ça, en 2022, nous avons déjà perdu. Face à ceux que ça débecte encore de voir que des petits mecs efféminés s’amusent dans l’anonymat des centres-villes « communautaires » alors qu’eux sont si fiers d’être « hors-milieu », masc for masc, yag, « homo mais pas gay », il y a longtemps qu’on ne peut plus vraiment rien dire pour les sortir de leurs œillères. Elles sont bien installées sur leur visage, depuis des années, et leur résistance à l’intuition de les enlever a déjà été mise à rude épreuve, de multiples fois.

 

Ce mec, le shitstorm vocal qu’il s’est mangé hier soir, ça lui a peut-être mis une claque. Peut-être qu’il aura ensuite réfléchi à ce qu’il avait entendu : qu’est-ce que ça peut te foutre que des mecs soient efféminés, tu peux ne pas te reconnaître mais accepter que tout le monde ne soit pas homo de la même façon que toi, tu pourrais admirer le courage de ceux qui ont les « couilles » d’être efféminés dans un monde où ça ne fait de mal à personne et où pourtant ça leur rapporte des discriminations et des baffes, tu pourrais te souvenir que ce sont les trans les butchs les folles les drags qui sont montés au créneau en premier pour que nos existences deviennent légales et cessent d’être une clandestinité que les homophobes interprétaient comme une confirmation de notre honte… Peut-être qu’il y a réfléchi en se couchant, ou en se levant ce matin.

 

Mais le plus probable, c’est qu’il se soit braqué, crispé, et que cet échange d’hier soir ait simplement cristallisé son avis. Son avis qui était, grosso modo : « les LGBT efféminés, extravertis et woke du « milieu » (tout le monde dans le même panier, hop) méprisent les gays hors milieu, alors comme je ne me sens pas accepté j’ai le droit de ne pas les accepter non plus ». Dans d’autres conversations similaires, j’ai pu entendre des arguments du même tonneau pour justifier l’intolérance et l’homophobie intériorisée de gays de droite, gays du RN, gays contre le mariage pour tous, gays contre l’adoption, gays contre le milieu LGBT… Ouin ouin, je suis réac et les gens de ma communauté LGBT ne m’acceptent pas. Ce type a du se coucher hier soir en se disant que les gays élitistes du Marais l’avaient pris de haut alors qu’il ne faisait qu’exprimer son malaise devant les gays trop exubérants qui « provoquent » les homophobes avec leurs manières, leurs voix haut perchées et leurs revendications d’égalité qui cassent les couilles, là. Du bon sens, certainement, selon lui.

 

« Ça va, égaux, on l’est déjà, faut arrêter de revendiquer, à un moment. » Comme si tout était acquis, comme si aucun acquis n’était en danger, comme si plus rien n’était à revendiquer puisque les mecs gays blancs cisgenres n’ont plus que des problèmes marginaux. Mais LGBT ce n’est pas que la lettre G. Et les autres lettres ont encore plein de galères à surmonter, avec notre appui, si possible, maintenant qu’on a réussi à pousser quelques portes pour se faire entendre.

 

Si j’ai refusé de parler hier tant que ce type était encore là, c’était pour ne pas me joindre au concert de vocaux agacés qui lui pleuvait dessus, et ne pas ajouter une pierre à l’édifice de ce qu’il pensait probablement déjà : « Les progressistes de gauche, ils se prennent pour le camp du bien. Ils se disent tolérants mais en fait ils sont hyper intolérants quand on leur oppose un point de vue différent du leur ». Je suis convaincu que c’est ce qu’il ressentait en se déconnectant du Twitter Space, en disant à ses détracteurs de rester entre eux.

 

Discuter avec ce genre de mecs, sur ce genre de sujet, sans s’énerver, c’est difficile. C’est qu’il remet en question des choses qu’on prenait pour des acquis, comme les avancées sociales des années 70-80 (avortement, dépénalisation de l’homosexualité, égalité entre homos et hétéros devant la loi, antiracisme…), et que lorsqu’on comprend que ces choses ne sont pas un consensus de notre société, des acquis sociaux que tout le monde trouve « normaux », mais ne sont désormais plus qu’une opinion « comme une autre » (à la manière des débats sur Pétain et les juifs ou sur l’avortement, où l’on voit que des discours du débat public tentent de faire de ces sujets des discussions alors que cela fait des décennies qu’on estimait avoir réglé la question et ne plus avoir besoin d’en discuter), évidemment qu’on a envie de sauter au plafond, mis face à un discours qui contrevient à ce qu’on estimait être un consensus… et nos valeurs communes, en fait. Évidemment que les mecs efféminés et folles ont le droit d’exister et ne méritent pas plus que quiconque de se faire tabasser par un homophobe que leur flamboyance aurait « provoqué » : WTF ?? Prendre le problème à l’envers, faire comme si c’était l’homophobe qui était une pauvre victime qu’on aurait provoquée, et comme si c’était à l’homosexuel tabassé de présenter ses excuses d’avoir été trop voyant, c’est la défaite de la pensée. C’est refuser de vivre pour se contenter de survivre, parce qu’on a accepté de vivre dans la cage du tigre qu’est la connerie. Ça fout la rage d’en être là avec des mecs gays qui ont, a priori, dû effectuer un travail de prise de recul et d’acceptation sur ce que c’est de déroger à la norme, en découvrant leur identité dans l’enfance ou l’adolescence. Le travail de se rendre compte que ce n’est pas objectivement grave d’avoir une sexualité minoritaire, qu’on n’a rien à se reprocher. Et que cette acceptation s’étend à comment on vit cette sexualité minoritaire : silencieusement, bruyamment, fièrement, tranquillement ou politiquement. Ou tout cela à la fois, selon les moments.

 

Et même si on parvient à rester calme, on a peu de chances de les convaincre.

 

Ils ont trop intégré les codes de la société hétérocentrée où nous vivons.

 

Ils n’ont peut-être pas eu la chance d’avoir la bonne expérience avec le « milieu » pour comprendre l’avantage et la sécurité d’une vie plus communautaire (bien souvent, ce qu’on appelle « communautarisme » n’est qu’une dizaine de pédés qu’on a l’habitude de croiser au Quetzal ou au Cox et avec lesquels on se sent bien, de temps en temps, à ne pas avoir à se surveiller ou se préserver d’une oreille hétéro choquée en parlant de son mec, de son plan cul de la semaine dernière, de ses prochaines vacances ou de sa dernière sortie, sans arrière-pensée, sans auto-censure, même quand on n’a pas une vie de patachon).

 

Ils n’ont pas conscience que si le milieu leur déplaît ou s’ils s’en sentent exclus, c’est peut-être parce qu’il a été une subculture, un refuge, où pendant des décennies des codes et des subversions de la société corsetée dans laquelle nous vivions nous ont permis à tous de survivre et de conquérir les droits dont nous jouissons aujourd’hui, avec en première ligne les efféminés et les trans qui étaient les plus courageux et les plus en danger, elles et eux qui n’avaient pas le loisir de pouvoir se déguiser en employé de banque la journée pour avoir la paix.

 

Ils sont convaincus que s’ils jouent le jeu de l’intégration, du passing, du mec pas efféminé pas looké pas exubérant qu’on pourrait confondre avec un hétéro, ils seront acceptés.

 

Ils ont tort, bien sûr (plus on censurera les gays « folles » et moins les homophobes seront habitués à en voir, moins ils auront d’occasion de se dire que oui ça existe mais ça ne leur nuit pas, plus ça les choquera les rares fois où ils en verront, et plus la follophobie – corollaire de la misogynie – perdurera), mais je ne les blâme pas. Moi-même je suis un peu comme ça, malgré moi, malgré le visage affirmé et sans honte que je veux offrir au monde. J’ai réfréné beaucoup de réflexes, de gestes du poignet, d’inflexions de voix efféminées, de manières de m’asseoir ou de marcher, de choses inconscientes que je revois encore sur de vieilles photos et vidéos d’enfance, et que j’ai méthodiquement supprimés de mon langage corporel, jusqu’à devenir cet intimidant grand mec à l’air blasé et à la voix monocorde qui est devenu mon image publique, à l’âge adulte. Ce qui est terrible c’est qu’ils sont fiers de s’être ainsi conformés. Probablement par envie de s’intégrer dans une société globalement pas très gay, mais aussi parce que nous tous, gays, en tant que branche de la communauté LGBT, avons chaussé les lunettes de la société patriarcale qui nous entoure pour définir nos codes de séduction : Grindr et l’Instagram gay sont le royaume des gym selfies, des mecs balèzes, des mecs masculins et barbus, des ours, des daddies, des mecs « fit »… Toujours pas beaucoup de place pour les petits mecs flamboyants, les maigrichons pas bien virils ou les quadras pas très sportifs. Moi-même je cadre mes selfies pour qu’on ne voie pas trop mon bide ou mes bras mollassons. On se conforme à des codes masc for masc toxiques et patriarcaux parce qu’on est convaincus, plus ou moins consciemment, que c’est ce qu’on doit faire pour être désirables. Pas étonnant, dès lors, que certains arborent comme une fierté cette conformité, qui sans être un exploit n’est pas à la portée du petit mec efféminé d’1m65 avec sa voix aiguë et son maniérisme un peu précieux. Autant de choses par lesquelles il s’exprime et ne nuit à personne. Pas étonnant non plus que ces mêmes gars (et parfois des filles) soient encore plus intolérants envers ceux dont ils estiment qu’en faisant un petit effort, ils pourraient passer pour hétéros et ne rien revendiquer de LGBT dans l’espace public ou politique.

 

C’est comme ça qu’ils ont choisi de s’en sortir dans un monde hostile à leur identité, et à force ils n’imaginent plus que d’autres voies soient possibles, et que d’autres personnes fassent autrement. Leur système de survie en terre hétérosexuelle hostile est devenu leur bon sens : évidemment que c’est comme ça qu’il faut faire, faire des études, prendre un bon job, faire comme tout le monde, se maquer, vivre à deux, prendre un crédit, acheter un deux pièces, se fondre dans la masse, s’habiller chez Celio et prouver aux hétéros qu’on est exactement comme eux, ça les aidera à nous tolérer. Sauf qu’en ne les incitant qu’à nous tolérer si on est semblables à eux, on ne leur fait pas tolérer grand-chose, au final.

 

Ce que j’espère, c’est que, de plus en plus souvent, dans les années qui me restent à vivre, nous osions nous réapproprier ce que nous sommes. Des pédés, des gouines, des trans, des non-binaires, des butchs, des bruyants, des folles, des ours, des drag, des vieilles tarlouzes, des pédales flamboyantes. Pas seulement entre nous, dans les safe spaces que sont nos bars, nos clubs ou nos assos. Mais partout où on voudra, partout où chacun comprendra, enfin : viril ou efféminé, butch ou folle, on ne nuit à personne.

2 thoughts on “Le camp du bien

  1. Matoo

    février 3, 2022 at 11:22

    J’aurais pu écrire mot pour mot le même article. <3

Les commentaires sont fermés.